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Auberge espagnole

Mis en ligne le 14/04/2008

Ni fleurs, ni messes, mais des couronnes tressées de nostalgie. Mai 68 est devenu l'enjeu d'une immense gerbe de commémorations, rétrospectives, relectures.
Toutefois, aucune n'est identique à sa concurrente. La différence s'affiche sur les présentoirs des kiosques comme dans les programmes des radios ou des télévisions. A chacun son exhumation, son tri d'archives et d'images inédites, sa sélection de commentaires et d'interviews d'anciens du front, de sociologues chenus ou de cacochymes fonctionnaires d'autorité. Ainsi apprend-on rétrospectivement que l'on a échappé à la catastrophe puisque le préfet de Nantes s'était (heureusement) vu refuser par le gouvernement le droit d'ouvrir le feu sur la foule qui secouait ses grilles. Son geste aurait suffi à embraser la rue, modifier le destin de la France et la tonalité des numéros-souvenirs que, tous à leur tour, les périodiques publient. Pilote ressuscite avec un Mai 68 rigolard. Courrier international a revisité la contestation nord américaine. Télérama, Le Monde, La Croix... Bref, à chacun le sien. Et pour tous, l'ambition de dire ce que furent ces semaines de Mai où la créativité s'empara des slogans et où la Sorbonne fut transformée en auberge espagnole.
Pour une fois d'accord, Daniel Cohn-Bendit, l'une des voix les plus autorisées, et Nicolas Sarkozy assurent qu'il faut en finir et boucler définitivement le chapitre. Ce qui ne sera pas si facile. Car nombre d' acquis de Mai - refus du travail taylorisé, droit à l'expression individuelle et à la jouissance de son destin, contestation de l'autorité instituée, consumérisme institutionnalisé - imprègnent de plus en plus les comportements. Manque toutefois l'essentiel : l'esprit d'aventure, le goût pour l'inconnu, l'inédit, qui propulsaient les énergies. Loin de la peur du lendemain qui aujourd'hui gouverne les esprits et les programmes.

Jean-Yves Ruaux

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