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Etats-Unis
Californie 1968 : la réussite culturelle d'un échec historique
Mis en ligne le 28/04/2008
Libération sexuelle, libération du travail, fraternité, fin des guerres... le mouvement soixante-huitard américain, parfois plus radical que son homologue européen, a échoué dans ses revendications. En revanche, il a réussi à remettre en question l'autorité, l'armée, l'organisation de la famille, le mariage, la finalité des institutions. Des acquis de 1968 sur lesquels les jeunes générations s'appuient.
Ex-directeur de la London School of Economics, le professeur Anthony Giddens n'était pas en Europe en 1968, mais il enseignait comme assistant à l'université de Californie (UCLA). Le souvenir qu'il en garde est celui d'avoir appris à quelle réalité le mot "hippy" correspondait. Il s'agissait de jeunes gens et de jeunes filles portant des vêtements décontractés, des robes à fleurs et fumant de la marijuana sur la plage, sous le nez des forces de police qui braquaient leurs armes dans leur direction. Pour lui, les radicaux européens étaient plutôt traditionnels et les Californiens plus radicaux. L'un de ses collègues, professeur de mathématiques, du genre strict jusque-là, se laissa pousser les cheveux, abandonna femme et enfants pour devenir artisan au sein d'une communauté établie aux portes du désert. Le mouvement de contestation américain prenait sa source dans les revendications pour l'égalité des droits civiques entre Noirs et Blancs et le mouvement de Berkeley en faveur de la liberté d'expression. Les manifestations contre la guerre du Vietnam servirent de catalyseur. Mais, en termes d'images, en Californie, ce furent les hippies qui lui donnèrent sa représentation la plus forte. L'Amérique avait ses maoïstes qui avaient moins d'influence qu'en Europe. Elle avait aussi les Black Panthers qui s'orientèrent progressivement vers l'Islam. 1968 vit aussi l'émergence organisée d'un nouveau type de féminisme, affirmant que la révolution de 68 était menée par des mecs au profit des mecs ! Dix ans plus tard, Giddens a pu constater que son collègue, le mathématicien, a repris le chemin de la maison et des amphis. Il a aussi constaté que les grandes revendications de 1968 se sont évaporées aussi vite qu'elles s'étaient manifestées. Nombre d'expériences menées par les hippies ont tourné au vinaigre. La drogue est davantage apparue comme la source d'une addiction maladive qu'un facteur de libération de l'esprit. La libération sexuelle annoncée a parfois tourné à l'exploitation ou au harcèlement. En revanche, 1968 a secoué l'organisation sociale rigide d'alors, bousculé la bureaucratie, les valeurs traditionnelles de la famille, du mariage et du travail. L'important de 68 n'est pas l'écume des barricades mais le mouvement invisible qui a changé une société organisée de la même manière depuis 1945. La structure familiale a été remise en question, de même que le mariage. Depuis, l'accent porte davantage sur la qualité des relations que sur leur pérennité. De très nombreuses femmes ont fait leur entrée sur le marché du travail. Le taux de fécondité a diminué. L'enfant est devenu le fruit d'une mûre décision. L'autorité a perdu sa valeur imposée au profit d'une légitimité consentie et régulièrement remise en question. Les soixante-huitards ont raté la libération promise. Mais ils ont réussi à questionner tout ce qui jusqu'alors était donné pour acquis. (Prospect, 04/2008 : "California Dream")
Jean-Yves Ruaux
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