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France
Décryptage
Johnny, l'agonie fait le mythe
Mis en ligne le 16/12/2009
Que Johnny Halliday meure ou survive aux œuvres des chirurgiens- et il survit - n'a que peu d'importance au regard de l'histoire des continents. En revanche, la mythographie est déjà en route. Mais, s'il meurt à brève échéance, le récit de son agonie aura une influence réductrice sur son aura. S'il survit et revient à un état de fonctionnement satisfaisant, l'éclat de son immortalité flattera l'ego des boomers qui s'y sont mirés.
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Sommaire de l'article
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Johnny Halliday a récemment résidé quelque part entre la vie et la mort. C' est une évidence qu'occulte la glose entourant son séjour hospitalier à Los Angeles. Les titres de journaux, faute d'informations médicales précises, ont construit durant plusieurs jours un récit palliatif de l'absence d'événement (la résurrection, la mort). Ce récit se devait de garder un suspense pour maintenir l'intérêt du lectorat en s'incrustant dans tous les plis du flux d'actions que l'évolution de l'état du chanteur a suscitées.
Les titres se sont faits : - Modérément informatifs : "Johnny Halliday. Les médecins procèdent à un réveil progressif"(Le Télégramme 14/12)
- Optimistes conditionnels :"Johnny Hallyday : des tests de réveil seraient en cours" (Le Parisien, 14/12/2009)
- Optimistes lénifiants :"Johnny Hallyday - L'ami Patrick Bruel se veut rassurant" (France Soir 13/12), "Eddy Mitchell concernant Johnny Hallyday : "C'est un battant" (News de stars, 11/12)
- Optimistes compassionnels. Ce sont ceux qui espèrent profiter du wagon d'actualité pour que l'on se souvienne d'eux qui appartiennent à la même génération. Ainsi,"Chevènement souhaite à Johnny de "bien tenir la route"(Le Monde 13/12)
- Optimistes à tout crin : "Johnny Hallyday est "hors de danger", selon un proche", affirmait L'Express 14/10, avant que le grand chirurgien orthopédiste Catonné soit passé et que le chanteur ait daigné ouvrir l'oeil
Delajoux, le méchant anti-mythe Toutefois, cette seule ligne de récit - la pente de vie du vieux chanteur-icône- ne suffirait pas à retenir l'attention. Les extensions portent donc dans les marges sur le Dr Delajoux, l'ennemi emblématique du moment :¨ "L'opération de Johnny : "un massacre selon ses proches". (Elle, 11/12)Les médias explorent donc la personnalité et les exploits du médecin à la gueule d'ange télégénique pour série à la mode. L'angle choisi est susceptible de titiller la curiosité. "Le Dr Delajoux, un chirurgien controversé"(Elle, 11/12). Il est l'antagoniste qui fait que l'histoire existe. "Le Dr Delajoux, un "bouc émissaire" ou un "médecin à ne pas consulter" (France Soir, 14/11) "Un médecin au passé sulfureux ne lui aurait pas fait que du bien" ( 20 minutes, 14/11). Le vocabulaire employé pour le caractériser frise souvent la diabolisation en dépit de l'attaque qu'il subit dans la rue et qu'Agoravox relate sans la moindre empathie "Agression de Stéphane Delajoux, le sulfureux médecin de Johnny" (14/12/2009). Dieu pour être Dieu a besoin du contrepoint que le diable lui offre. Mais Delajoux n'a pas le monopole car dans l'ombre, d'autres puissances infernales se préparent à agir. "Johnny hospitalisé : une bataille d'assureurs va s'ouvrir". Le panthéon johnnysiaque comporte aussi un oracle "Johnny : Camus se prononcera"(Le Figaro, 14/12). La veillée funèbre est reportée à une date ultérieure Quoiqu'il en soit, en début de semaine, les médias comme les vestales romaines préparaient déjà la veillée funèbre, qui depuis a été reportée à une date ultérieure, avec le ballet des allées et venues et des photos de stars contrariées ou nouées derrière leurs lunettes noires. "Laura Smet et Nathalie Baye au chevet de Johnny Hallyday à Los Angeles" (AFP, 13/12). Cet autre pan du récit permet de revisiter la chronologie et la généalogie de la légende "Nathalie Baye, les yeux cachés derrière des lunettes noires, a pris sa fille contre elle en lui disant: "Ca va, ça va, reste avec moi". Nathalie Baye fut la compagne de Jonnny Hallyday au début des années 80. De leur union était née Laura, en 1983." (AFP 13/12). Les télévisions étaient sur le qui-vive. Elles étaient prêtes à rediffuser les rétrospectives de la légende qui avaient déjà été programmées en mai 2009 lors de la tournée. Reste qu'en l'absence de point de vue médical autorisé, les signes donnés étaient ceux d'une veillée funèbre qui aurait commencé avec le rassemblement des proches autour du lit. "Laura, David, Line Renaud : le clan Halliday réuni à Los Angeles."(Gala, 11/12). Métro nuance dans le sombre devenu la couleur dominante :"Johnny Hallyday : noir, c'est pas si noir", (13/12) Johnny, sa vie, son œuvre ? Si l'on évoque sa vie, les titres et articles sont beaucoup plus discrets sur l'œuvre. Johnny Halliday a essentiellement été un média reflet des tendances musicales captées outre Atlantique et réfractées en fonction des attentes du public qui a jalonné son demi siècle de carrière. C'est en pur média, en pur support de message, que le traite l'édito de news assurances.com. Le media professionnel, faisant son miel de l'odyssée de l'artiste, s'interroge sur la qualité de sa couverture santé et de celle de ses concitoyens sous le titre "Chacun cherche sa mutuelle" ( 14/12). Le souvenir de la fin de Jean XXIII Reste à savoir au delà de cette récupération corporatiste quel sera le destin du mythe. La communication éclatée, partielle, désordonnée, non coordonnée dont le chanteur fatigué fait aujourd'hui l'objet à LA rappelle celle qui avait entourée de rumeurs et de rebondissements la mort du pape Jean XXIII en 1963. L'agonie s'accompagnait d'échos de rémissions fausses ou vraies, de rumeurs contradictoires ou complémentaires, qui entretenaient l'intérêt du lectorat et de l'audience des médias. Si le chanteur décède, sans doute verra-t-on commencer à croître un syntagme narratif autour du thème de "même les boomers sont mortels". Car, au delà du décès de leurs parents, ils sont les premiers sur la liste et prennent souvent conscience de leur finitude lors de l'ouverture de la succession. Sinon, s'il survit avec un degré de validité physique et intellectuel significatifs, il deviendra le phénix. Il pourra servir des publicités vantant l'éternité de l'instant où les boomers se meuvent et pas seulement la qualité des verres de lunettes qu'il a repassés à Laeticia. Et certains, se prenant pour le frétillant immortel bondissant Peter Pan, bomberont encore le torse en observant leur reflet dans le miroir de Narcisse. Rescapé d'une anesthésie au curare en 1999, le ministre Jean-Pierre Chevènement avait eu besoin de s'autoproclamer "le miraculé de la République". Au moins, les médias auront-ils, à l'égard de Johnny, la courtoisie de faire le travail à sa place.
Jean-Yves Ruaux
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