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Le dernier des Mohicans

Mis en ligne le 09/02/2010

Est-il, à 80 ans passés, le dernier de son espèce ? Est-il le dernier d'une longue lignée de Mohicans qui ont tissé l'épopée de la presse à force de coups géniaux, d'opportunités saisies, de vision prospective, de ténacité, de choix d'orientations au doigt mouillé, de connaissance intime de leur public et de leurs journalistes, d'appétit et d'expérience du terrain ? Oui, selon Olivier Le Naire, qui a longuement enquêté sur François-Régis Hutin, PDG d' Ouest France, le charismatique doyen des patrons de presse, pour l'Express (05/02/2010).
"On chercherait en vain quelqu'un qui lui ressemble : à la fois homme d'affaires, éditorialiste, grand reporter, chroniqueur religieux... "Sa schizophrénie fait sa force et son charme", à en croire Jean-Clément Texier, spécialiste des médias chez BNP-Paribas. FRH ? Un journaliste qui se méfie des journalistes, un démocrate autocrate, un bourgeois qui déteste l'argent, un catholique sans états d'âme, un timide aussi chaleureux qu'ombrageux. Un baron de province qui a fait mordre la poussière aux Amaury ou aux Hersant, ces princes parisiens de la presse qui avaient osé le défier." Bref, ce patron hors normes, a fait, en dépit du changement d'époque avec le gratuit et l'Internet, passer sa firme sous le nez de nombreux groupes parisiens dont les positions se sont érodées ou qui ont disparu. Et elle s'est inscrite, très progressivement et sans à-coups, dans le trio de tête des groupes français de médias.
C'est à la cinquantaine qu'il affirme son pouvoir sur le journal en mettant au pas une rédaction de 300 journalistes qui avait continué à le prendre pour un "papa m'a dit", le fils de son père, homme de presse et héros de la résistance. Il s'est armé et affiné au fil d' un parcours qui l'a conduit pour son apprentissage au séminaire, à l'Ecole des hautes études, dans la marine marchande puis dans l'aménagement du territoire. Bref, une formation pluridisciplinaire au baroud, loin du moule normatif des écoles de commerce et d'administration. Il a hissé Ouest France, qui était un journal régional, au premier rang national des quotidiens, et mué son entreprise rennaise en un groupe leader hexagonal sur plusieurs segments, notamment la presse hebdomadaire régionale, le gratuit, les suppléments dominicaux...
Mais le journaliste de l'Express qui, pour une interview sans concession, a approché FRH de plus près que jamais n'y parvint l'un de ses journalistes, s'interroge :
"A 80 ans, peut-il continuer à piloter seul ce paquebot, quand les écueils se multiplient?"

Certes, avec un lectorat souvent quinquagénaire ou senior, l'empathie peut régner. Souci partagé avec les newsmagazines, le nécessaire renouvellement du public. Avec huit pages supplémentaires en Bretagne, l'hebdomadaire parisien a fait de son enquête un vecteur marketing pour améliorer ses parts de marché régionales.
Mais l'essentiel est ailleurs, dans la présentation des dauphins déjà mis hors course par "ce" Dernier Empereur (Guy Delorme, Apogée Editions, 2009). Le journaliste de L'Express présente la génération de la relève, quadras et quinquas, tous banquiers et gestionnaires issus des grandes écoles. Pas un saltimbanque, pas un seul homme (ou femme) - orchestre réunissant l'intuition journalistique, la compréhension du public et l'audace des outsiders capables de risquer les stratégies payantes et les succès éclatants.
Presque partout, les gestionnaires avisés et prudents, bardant d'études la moindre décision, ont pris le pas sur la culture des créatifs. Pourtant, la médiocrité des résultats de la presse quotidienne en 2009 est là. Au mieux, elle maintient modestement sa diffusion. Au pire, elle chute de quelques % sous la barre. Mais, elle n'affiche pas de différences significatives entre Ouest France qui a perdu 1,3% de diffusion et Le Figaro, 1,6%. Rien donc ne prouve de manière déterminante que la circonspection documentée des gestionnaires et des financiers soit plus performante que l'audace mesurée d'un vieux Mohican. On en viendrait même à souhaiter qu'il ne soit pas le dernier. Car aucune étude si sophistiquée soit elle ne remplacera jamais l'imagination conceptuelle, la bonne idée qui fonde un nouveau titre et sa profitabilité subséquente.

Jean-Yves Ruaux

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