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Palmarès "Où vit-on le mieux en France ?"
Le "senior" de L'Express est déjà un "vieux" guettant la maladie !

Mis en ligne le 03/12/2007

(DR)

La rurale Lozère, l'urbaine Ille-et-Vilaine et le tempéré Maine-et-Loire émergent en tête du palmarès de L'Express intitulé "Où vit-on le mieux en France ?". Ce "Où vit-on le mieux ?" se confond aisément avec le "Où vieillit-on le mieux... ou le moins bien ?" car l'essentiel des critères retenus concernent la seconde retraite (rien sur les transports), la santé (équipements médicaux) et la grande vieillesse (Apa, places en Ehpad...). A se demander s'il ne conviendrait pas de labelliser les termes "senior", "vieux"... afin d'éviter les a priori négatifs qui contribuent au maintien d'une vision dépréciative et médicalisée du vieillissement.

Le senior révélé par le palmarès de L'Express intitulé "Seniors : où vit-on le mieux en France ?" serait-il un vieil hypocondriaque en dépit de la couverture souriante qui présente le portrait intime d'un couple de quinquas amoureux et séduisants ? Peut-être pas mais le "où vit-on le mieux" est remplacé par "où l'on vieillit bien ...et moins bien" dès le titre coiffant le tableau qui condense les résultats de l'enquête.
Globalement celle-ci marque un "cap à l'ouest" et au sud-ouest plus accentué que le U que les enquêtes du même ordre valorisent souvent en intégrant la Provence et Rhône-Alpes, plus urbains et populeux, à la courbe des lieux de résidence les plus prisés.
Ici, c'est le sud-ouest, le Massif central, les Pays de Loire et le Poitou-Charentes que le palmarès place en tête des choix retenus.
L'Express est parti du postulat de mobilité (bi-résidence...) des seniors à la retraite afin de leur proposer un choix rationalisé de destinations. Son classement s'appuie sur quatre groupes de critères - action sociale, offre médicale, santé des habitants, qualité de vie - subdivisés en 23 items précisant l'appréciation.

La Lozère en tête pour la médicalisation, pas le cinéma
La Lozère arrive donc en tête du classement global ! L'immobilier y est d'un prix abordable, et le pouvoir d'achat des retraités valorisé. La douceur de vie, le calme, y règnent par opposition aux banlieues des grandes agglomérations.
Certes, la Lozère (77 000 habitants) est mal classée pour son offre de salles de cinéma, de concert ou de théâtre (94 sur 96). En revanche, elle obtient la note maximale (19,5/20 ex-aequo avec la Seine-Maritime) pour l'action sociale. Elle est également bien placée pour l'équipement en lits médicalisés et en soins infirmiers. Curieusement, elle bénéficie d'une mention bien (15,25/20) pour son offre médicale alors que "les médecins généralistes y sont plus rares qu'ailleurs : 3,4 pour 1 000 habitants (92e rang français)", que le département n'a que quatre cardiologues et aucun rhumatologue.
On se perdrait en conjecture si les politiques publiques ne tendaient à compenser ces carences.
Reste toutefois à se demander si la Lozère est bien classée en raison de son degré d'équipement ou si c'est son fort vieillissement naturel précoce (1/4 de 75+ de plus que la moyenne nationale) qui a suscité sa médicalisation exemplaire.
Car, celle-ci est souvent insuffisante en Paca en dépit d'une population également très âgée.

L'Ille-et-Vilaine et l'Ouest démocrate-chrétien, champions de l'action sociale
Le profil du deuxième département du palmarès, la très urbaine Ille-et-Vilaine (950 000 habitants, deux universités, un métro, le TGV), la situe un peu aux antipodes de la Lozère.
L'altruisme démocrate chrétien a cédé le pas au socialisme (Conseil général, Rennes...) mais l'un et l'autre favorisent les politiques publiques de solidarité gouvernant l'action sociale (17,5/20) aux antipodes du Var (9,5/20), des Alpes-Maritimes (7,5/20), des Pyrénées-Orientales (7/20).
La présence d'un important CHU-CHR favorise l'extension des réseaux d'offre médicale (17,5/20) à l'inverse des Alpes-Maritimes (11) ou du Var (9,5/20).
Deux départements limitrophes, le Maine-et-Loire (3e) et la Mayenne (4e), développent aussi une action sociale de qualité. Ils battent des records en matière d'état de santé de leurs habitants (18,5/20) à l'opposé du Nord (7,5/20), de la Seine-Saint-Denis (9,5) ou de la Seine-et-Marne (6).
La Seine-et-Marne est d'ailleurs la dernière en matière de qualité de vie (4,75), le Tarn (19) et le Tarn-et-Garonne (20) offrant les plus belles performances en état de santé de leurs autochtones.
Le Maine-et-Loire figure en troisième place du classement général parce qu'il "dispose de réseaux de maisons de retraite et d'aide à domicile à la fois performants et innovants".
Mais, c'est l'Ardèche qui tient le pompon des politiques d'action sociale (4 200 Apa, 6 300 places en établissements, maintien à domicile, services infirmiers...) à tel point que les seniors sont les "premiers employeurs du département". Mais, qui entend-on par senior ?
Le choix - senior jeune de la couverture - ne reflète-t-il pas le souci d'éviter de faire fuir les acheteurs en kiosque avec une enquête de couverture ciblant la seconde retraite (rien sur les transports) et la vieillesse (l'emphase sur l'offre de soins) ?

Un palmarès de "l'ordre éternel des champs" ?
Parmi les autres départements primés, on découvre le Tarn-et-Garonne que "son caractère rural met à l'abri des nuisances industrielles" et où, " selon la tradition, l'aîné reprend souvent la propriété familiale, à charge pour lui de s'occuper des parents. A noter que "les petits commerces sont toujours nombreux" et les concours de cartes (photo) très prisés, ce qui plaira à Jean-Pierre Pernaut.
Le Tarn-et-Garonne est primé pour la santé de ses habitants qui doivent davantage compter sur le "régime chèvre canard" (sic) que sur l'offre médicale (8,5/20).
La Somme (18,5) s'affiche première dans cette catégorie en raison d'une forte présence médicale de proximité.
Le n°1 pour la qualité de la vie est l'Aude qui allie un climat sympathique à un patrimoine inégalé pour le bonheur des résidents et surtout des touristes (Carcassonne, châteaux cathares, cloîtres romans...).
L'alliance mer/montagne profite aussi à son bon classement que favorise un ensoleillement privilégiant le Languedoc-Roussillon.
Le Tarn s'affiche 2e et la Vendée 3e. Le Val d'Oise et la Seine-et-Marne occupent conjointement la 95e place.
La lecture de ce palmarès embaume souvent le naturel et ancestral "ordre éternel des champs", ses recettes gastronomiques et conviviales, le sain climat des plateaux ardéchois ou lozériens, les régions rurales de l'ouest, du sud-ouest et des franges du Massif Central. Mais il autorise à se demander où est passée "la culture" ?

17 critères médico-sociaux, un item culturel !
Fausse inquiétude. Elle est bien prise en compte, mais ne représente que l'un des 23 critères retenus pour former le classement.
En voici l'ensemble, donné sur le site même de L'Express (www.lexpress.fr).

  • Action sociale : journées d'information en direction des personnes âgées ; numéro d'information et de signalisation maltraitance ; dispositif d'information et de coordination (Clic ou autre) et couverture du territoire ; bénéficiaires de l'Apa ; équipement en structures d'accueil pour personnes âgées.
  • Offre médicale : médecins généralistes libéraux ; infirmières libérales ; pharmacies ; équipement en lits et places de médecine ; équipement en lits médicalisés ; équipement en services de soins infirmiers à domicile.
  • Etats de santé : espérance de vie à 65 ans ; faible incidence du cancer ; faible incidence du diabète ; faible incidence de l'hypertension ; faible incidence de l'infarctus.
  • Qualité de vie : proximité du littoral ; proximité de la montagne ; faible coût du logement ; température moyenne ; peu de jours de pluie ; sécurité ; culture.

Avec 17 critères sur 23, le déterminant santé/social/vieillesse pèse très majoritairement sur les choix concernant le "Où vit-on le mieux en France ?".
En caricaturant à peine, disons que l'endroit où le senior vivra le mieux se situe au cœur d'une campagne vierge et ensoleillée entre le cabinet du docteur et la maison de retraite médicalisée, implantée sur la mer à flanc de montagne !

Gamins, circulez !
Reste maintenant à déterminer ce qu'est un senior. Le profil retenu est parfaitement cohérent. Mais, il ne s'applique ni au quinqua, ni au jeune retraité (malgré la photo de Une !), mais au septuagénaire recherchant la proximité des services spécialisés et des soins lorsqu'augmente l'emprise des maladies chroniques. Experts exceptés, les interviewés sont des septuagénaires, octogénaires et nonagénaires ! Gamins, circulez !
Une enquête révèle tout autant les présupposés de ses auteurs qu'un résultat pertinent. Et la lecture du résultat ne peut se concevoir sans l'examen des présupposés. On serait, sinon, fondé à croire que L'Express superpose senior et personnes âgées, en dépit d'un lectorat où les quinquagénaires ont la part belle. A moins qu'il ne s'adresse de manière subliminale à ses lecteurs devant trouver un point de chute pour leurs vieux parents en province !
Le 23 mai 2002, L'Express avait établi un classement des plages correspondant à la segmentation de ses cibles : jeunes actifs célibataires (funs), familles avec enfants (classiques) et bobos. En gros, 30,40, 50+.
La première catégorie, celle des funs regroupe principalement les jeunes, célibataires surtout, désireux de faire la fête mais à tarif réduit. Ils avaient élu Le Grau du roi pour le prix de ses studios, Hyères pour ses boîtes de nuit et Argelès-sur-Mer, pour ses campings.
Les classiques s'identifiaient aux familles ayant de jeunes enfants et des budgets serrés qui recherchaient l'ensoleillement plutôt qu'une animation culturelle soutenue. Hyères bénéficiait d'un ensoleillement maximal et de leurs faveurs, précédant Agde et Le Grau du Roi.

S'appuyer sur une segmentation fine pour éviter les clichés dépréciatifs
Pour les bobos, la Méditerranée cédait le pas à l'Atlantique dans le classement (1. Saint-Malo, 2. La Baule, 3. Hyères, 4. Le Lavandou, 5. La Rochelle). Les critères de choix des bobos, les bourgeois bohêmes, s'identifiaient davantage à ceux des baby-boomers, intégrant des demandes plus sophistiquées.
Ils trouvaient "plutôt leur bonheur à Saint-Malo où la qualité de l'animation et du cadre de vie pallie la fraîcheur de la météo."
Leur attention portait aussi sur le nombre de séances de cinéma, la qualité du service médical et hospitalier, les transports publics, le kilométrage de pistes cyclables. Sans compter les grands week-ends de demi-saison et les séjours favorisés par la réduction du temps de travail.
La conception d'une enquête relative aux seniors doit donc s'appuyer sur une segmentation fine afin d'éviter de les confondre d'emblée sous l'appellation personnes âgées.
Car les jeunes seniors se feront désormais attentifs aux régions accueillantes à l'emploi des seniors ou à la création d'entreprises, aux liaisons interrégionales par train et internationales par avion, pas seulement aux créations de places en maison de retraite !
A se demander s'il ne faudrait pas labelliser les termes "senior", "baby-boomer", "vieux", "aîné", "personne âgée", "vétéran"... afin d'éviter les confusions qui entretiennent ambiguïté et clichés dépréciatifs.
Un beau sillon de recherche en perspective pour le lexicographe Alain Rey (Le Robert). Ses 79 ans sont plus un stimulant qu'un frein à sa créativité.
Une information qui mériterait d'être diffusée plus largement...

Jean-Yves Ruaux

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