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Japon
Le romancier Haruki Murakami en quête de l'âme profonde des baby-boomers
Mis en ligne le 13/05/2008
Le romancier nippon Haruki Murakami, 59 ans, s'est mis en tête de découvrir ce qui se passait au fond de celle de ses congénères les baby-boomers, de ce qui en faisait des révolutionnaires sans révolution qui ont favorisé l'individualisme et vécu les désillusions d'une économie qui ne récompense plus les "soldats de l'entreprise" qui y investissent leur travail. Le romancier, désormais mondialement diffusé, pense que ses histoires peuvent avoir une résonance universelle dans sa génération.
Le romancier Haruki Murakami passe cinq à six heures assis chaque jour, ou plutôt chaque nuit, à son bureau. Le reste du temps, il dort, court ou gère son talent qui a généré une entreprise car les deux tiers du travail de son staff consiste à négocier les droits de traduction et de diffusion de ses livres avec l'étranger. Il court pour garder le mouvement de ses romans et se garder contre le danger de ne plus savoir où conduire son histoire. Il juge, en effet, extrêmement risqué de se projeter dans une fin avant d'être au terme de l'histoire. Une problématique qu'il partage avec sa génération, celle des boomers. En effet, pour lui la génération des boomers est celle qui ne met pas de point final à ses actions. Il établit un lien étroit entre le fait de courir et le flux qui tient l'action du roman. Mais sa quête va au-delà dans l'investigation des profondeurs de l'esprit. Selon lui, chaque écriture, chaque pays, a sa culture, mais celle-ci est transcendée par la force des mythes et du fond commun de fantasmes et de situations humaines que toutes les civilisations possèdent. La traduction engendre peu de déperdition selon lui, puisque l'histoire prime. "Les bonnes histoires et le style ont une force d'osmose qui est universelle, comme les récits de Charles Dickens." L'homme est assez typique de sa génération : fumeur guéri, urbain, attentif aux phénomènes de société, tels que la secte Aum qui projeta un gaz mortel dans le métro de Tokyo des années 90. La génération du baby-boom s'est affranchie des normes du bien et du mal qui structurait attitudes et action de ses devanciers. C'est dans "ce monde de l'esprit que je plonge", explique Murakami. C'est un univers sombre où le rapport de la vie et de la mort se montre chaotique. C'est un monde sans langage où il n'existe pas de standard définissant le bien et le mal. Cet univers des histoires non racontées correspond au "champ de bataille des patients du psychanalyste", explique-t-il. Il s'est donc assigné pour mission de décortiquer la structure générationnelle de l'esprit nippon. La génération qui a fait la seconde guerre mondiale - celle de ses parents - est une génération qui "ne disait pas non, ne pouvait pas dire non aux officiers qui ordonnaient d'abattre les prisonniers de guerre. Les Japonais ont accompli des choses de ce type durant la guerre. Ils en sont encore à devoir essayer de comprendre les pulsions, les motivations qui ont pu les pousser à agir ainsi". Murakami a donc été fasciné par la contradiction que souligne un récit sur l'emploi de Japonais prisonniers de guerre après le conflit, à Singapour. Une fois la guerre finie, ils sont devenus des prisonniers modèles, travaillant dur pour nettoyer consciencieusement les rues de Singapour. Cette ambivalence représente une des caractéristiques majeures des Japonais, pour Murakami. Quelle différence avec les boomers ? Murakami s'intéresse de près à sa génération. "Elle a eu tendance à prendre le meilleur de chaque chose avec une sorte d'idéalisme tout en s'engageant dans une lutte révolutionnaire sans croire à la révolution." Quand les boomers, après l'université, sont devenus des salariés, ils sont devenus des soldats de l'entreprise. Ils ont développé l'économie, créé des bulles de profit avant de les faire éclater sans assumer leurs responsabilités. "En tant que boomer, j'ai moi-même une dette à l'égard de l'histoire intellectuelle de l'après-guerre dans mon pays qui me fait un devoir de chercher à savoir. Les boomers n'ont pas un grand sens de la culpabilité et changent facilement de position au gré des situations." L'effondrement de la bulle économique des années 90 a coïncidé avec la fin de la guerre froide mais là où l'on attendait la paix, a surgi un chaos qui s'est amplifié après septembre 2001. "Nous vivons dans un monde d'incertitude où personne n'est capable de dire ce qui se passera demain. Ceci crée une sorte d'affinité entre le lecteur et mes livres." Les boomers japonais ont nourri l'illusion qu'en travaillant beaucoup, ils deviendraient riches et heureux. Les faits les ont contredit. Et leur situation est très inconfortable. (Kyodo News, 16/04/2008 : "Storyteller Murakami plumbs depths of the soul")
Jean-Yves Ruaux
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