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"Positifs, négatifs, dépréciatifs, laudatifs, stigmatisants, valorisants"
Les mots qualifiant la planète senior

Mis en ligne le 02/06/2008

Jean-Yves Ruaux, rédacteur en chef de Seniorscopie.com (Nolwenn Neveu)

L'étude Seniorscopie "Les mots qualifiant la planète senior" révèle un fait : plus on est jeune, plus on redoute l'avenir. Elle révèle aussi que l'appréciation des mots et notions varie avec les générations. Elle présente la grand-mère comme un totem positif et sensuel de l'univers familier. Elle distingue le quinqua cerné par les signes de la modernité mobile de l'adulte mature qui s'insère entre le boomer et le vieux.

Quels mots qualifient l'univers des seniors ? Quels mots constituent leur paysage sémantique ? Quels termes et valeurs sont rejetés par le public ? L'étude " Les mots qualifiant la planète seniors", réalisée par Jean-Yves Ruaux avec le concours de Patrick Idoux, a permis de souligner comment l'usage des mots relatifs au monde des seniors et du vieillissement en traduisent la perception. Positive comme négative. Vieillir peut être considéré comme un avantage. La rhétorique injonctive du magazine Notre Temps le donne à penser : "Retraités : votre âge vous donne des droits" (juin 2008). En revanche, le vieillissement est assimilé au laisser-aller dans le slogan Men Expert/L'Oréal accolé à l'image de l'ex-James Bond grisonnant Pierce Brosnan : "Je ne refuse pas de vieillir. Je refuse seulement de me relâcher. Nuance". Glissement argumentatif digne d'un grand Jésuite se penchant naguère sur la douloureuse question du sexe des anges. Aucun emploi de termes n'est neutre, tout est connotation. Le choix d'un vocabulaire est déjà une interprétation.
Cinq groupes d'observation ont été constitués pour révéler comment les écarts de sens par rapport au degré zéro de l'écriture (cf Roland Barthes) se révèlent signifiants. Ils étaient constitués de huit attachées commerciales (22/50 ans), seize journalistes (H/F) de magazines (30/62 ans), onze étudiantes en édition ( 22/26 ans), huit gérontologues et acteurs sociaux (H/F) du vieillissement ( 50/70 ans), huit retraités ( H/F) ( 59/75 ans).
Quarante mots leur ont été soumis afin qu'ils établissent des associations d'idées mariant les divers termes à une gamme de qualificatifs ou de substantifs de leur choix, ou les opposant à des contraires supposés.
L'étude menée à partir de cinquante verbatim individuels a mis en évidence les caractéristiques des groupes professionnels et d'âges, et tout autant les inflexions du vocabulaire.

L'étudiant investit l'instant
Les étudiants semblent les plus inquiets de l'échantillon quant à leur avenir. Ils lui préfèrent l'instant. Pour eux, l'aîné est un pair, alors que pour les adultes, il représente un sage, voire une figure d'autorité pour les plus âgés. Ils assimilent l'Alzheimer à une détresse triviale et le bronzage à une affaire négative d'adultes voulant paraître au risque de brûler en cancer. Ils ne sont pas encore préoccupés par la succession des générations et peinent à se projeter. Ils jettent un regard acidulé sur leurs parents et affectueux sur la grand-mère (le grand-père est absent) qui, en sa cuisine, est le refuge de la douceur tolérante. La centenaire mythifiée, et la mamie, sont les vrais pôles de stabilité reconnus.
Le paysage temporel et lexical des attachées commerciales contraste fortement avec cet horizon. Elles sont sûres de l'avenir qu'elles abordent avec résolution à la trentaine, appuyées sur leur fraîche stabilisation professionnelle et leur récente maternité. Elles se montrent plus solaires, se campent sans restriction dans la succession des générations avec une claire joie sensuelle et païenne. L'allégresse est, pour elles, une valeur jeune, s'opposant à la monotonie, à la mélancolie. Elles associent aux antiquités des chaudes couleurs patinées et y font référence comme à des valeurs familiales appelant la transmission .Elles se montrent décomplexées quant à l'usage des objets et n'associent plus le chapeau au passé, comme les autres générations. Il est l'apanage de l'élégance et des cérémonies exceptionnelles. A leurs yeux, le quinquagénaire a la séduction de la maturité alliée à une image de rupture et de recommencement.

Les couleurs froides de l'Alzheimer
Elles sont plus franchement positives que les journalistes. Ceux-ci affichent une vision historique, critique, clinique, lucide sur le cours des choses. Ils ont une forte conscience de la fuite du temps que dénotent leurs conceptions de l'allégresse liée à l'enfance et l'été. De fait, ils voient l'Alzheimer comme confiné aux couleurs froides, noir, gris, gris voilé, marron, gris pâle, vert violet, à l'angoisse de l'absence.
Les mots que la maladie appelle sont ceux des souvenirs, de l'angoisse et de l'absence. Les plus jeunes (étudiantes, attachées commerciales) se caractérisent par une méfiance à l'égard des valeurs instituées, à connotation masculine, comme l'honneur. Analogie et héritage des boomers-soixante-huitards probablement. La vision des manifestations de l'honneur public qu'ils affichent le portraiturent en valeur périmée. Il s'agit d'une valeur appartenant à la mentalité d'une génération antérieure. Mais la mamie relève de l'intimité présente et passée. Plus nettement encore que les autres, les journalistes perçoivent le quinqua comme le destinataire de toutes les modernités consuméristes, mobiles ou corporelles de manière positive. La maturité, comme la vieillesse, ont pour contraire une sorte d'inachèvement. Pour les gérontologues et les acteurs sociaux, le quinquagénaire est une créature ambivalente, glorieuse et triste, car atteinte par le démon de midi sous l'œil envieux des marketeurs. Leur "actuel" s'oppose à la fois au passé et au futur. Les rides sont poétisées en "lignes du sourire" mais associées à la ménopause.

Les rides, marque du temps sur le visage
Ce sont les seniors dont les approches se distinguent le plus de celles de leurs cadets. Le DVD leur semble un outil-symbole de modernité de même que le portable et l'écran plat. Les rides ne sont plus l'enjeu d'un combat, mais un fait, la marque du temps sur le visage. La tradition n'est pas rejetée. Elle est le signe d'une nostalgie. L'honneur est la reconnaissance d'actes de bravoure pour une génération marquée par la guerre d'Algérie. L'âge est le temps des sentiments atténués. Mais l'avenir ne leur est pas une terre étrangère. Son statut varie d'un groupe socio-démographique à l'autre. De la même façon, le bronzage est vu par les jeunes comme un truc de "vieux", et comme un danger. Les gérontologues, pourtant, l'identifient aux bateau, piscine, Landes, crème solaire, transat. Les seniors y voient sable, plaisir, chaleur, sport. Eux-mêmes souscrivent au consensus positif sur l'univers sémantique de la grand-mère. Cet univers, c'est la cuisine et ses ustensiles, ses ambiances protectrices. Mais sa représentation est conditionnée par la télévision qui, de longue date, exploite une image édulcorante des aïeules. L'ensemble des catégories distingue le quinquagénaire du retraité. Ses attributs professionnels et personnels technologiques le situent dans l'univers de l'action. Chez le retraité, s'observe la prédominance du loisir notamment du camping-car-totem. Par ailleurs, il se montre épris de croisières, de maison, avion, désert, culture, bingo, bateau, télé.
L'étude a confirmé l'émergence de valeurs positives, l'aîné à qui l'on associe des valeurs de conseil, de sagesse. Le quinqua est paré de vivacité, de dynamisme. Autres icônes : la grand-mère, la centenaire, solide, impressionnante, sage, liberté, plénitude, la retraite, synonyme de plaisirs et de vacances. La vivacité est liée à l'attitude, pas à l'âge.
Certaines valeurs sont davantage disputées (le bronzage, les rides, la perception de l'Alzheimer). Elles font divergence entre les groupes et générations.
D'autres mots, toutefois, sont rejetés avec les concepts dont ils témoignent."Démodé", "fatigué", "habituel" sont plus assimilés à l'inertie qu'à l'âge. Mais "vieux" est synonyme de ringard, d'ennuyeux, de radotage. Actuellement dépourvu d'image valorisante, le châle est relégué au hangar de la désuétude, avec l'honneur associé aux exploits militaires, à l'histoire guerrière, et aux obsolètes visions masculines de la vie, la tradition, le mobilier de style, le conformisme, le terroir, la bourgeoisie, les cérémonies ennuyeuses, laïques ou religieuses. Certains mots portent une charge négative et sont souvent assimilés au vieillissement, alors qu'ils ont une multitude de facettes, variant selon le scénario. Le tailleur de grisette et le béret portés par Carla Bruni lors de sa visite à la reine d'Angleterre ont suffi à éclipser les dorures de la souveraine et à réactualiser une forme de vêtements désuète depuis les années cinquante. Tout est connotation. Ce qui est tenu pour démodé aujourd'hui peut redevenir, demain, actuel, branché, fashion, in, excentrique, en vogue, tendance, dans l'air du temps, percutant, séduisant, hip, plugged, élégant, trendy... Une opportunité pour remarquer que le senior n'est pas fixiste ou rigide, mais mobile, ainsi qu'en témoigne la couverture de Notre Temps de juin. Clin d'œil et mise en abyme du design des sixties sans prétendre à un revival nostalgique.

Jean-Yves Ruaux

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