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Economie
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Mai 68, symptôme de la libéralisation de l'économie et de sa désétatisation

Mis en ligne le 17/03/2008

Paradoxalement, Mai 68 semble avoir été l'un des facteurs qui ont favorisé le retour en grâce des idées libérales en économie. Quoiqu'il en soit, les événements ont ôté leur transcendance, leur prééminence à l'essentiel des piliers sur lesquels la société reposait jusque-là : Eglise, entreprise, partis, école. L'individualisation des comportements et des opinions n'est pas seulement un fait socio-culturel, selon Bertrand Jacquillat, Henri Lepage, et le Forum européen de l'innovation politique. C'est aussi un fait économique, avec l'esquisse des convergences ultérieures entre libéraux, libertaires et libertariens.

Aucun des deux n'a la même vision de mai 68
Pourtant, les économistes Bertrand Jacquillat, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris et PDG d'Associés en Finance, et le professeur Henri Lepage, Policy Director du European Ideas Network, conviennent du fait qu'il y a eu un avant et un après 68 en matière de conception de l'économie.

Une date-repère de la contestation du modèle étatiste
Bertrand Jacquillat évoque Mai 1968 comme un "accident de l'histoire qui a déclenché de nouvelles pratiques". Henri Lepage voit cette période comme un non-événement en la matière.
Cependant, 1968 fonctionne globalement comme une date repère de la contestation du modèle socio-économique étatiste. Les événements ont été marqués par l'instauration d'un modèle de grande négociation sociale patronat-syndicats-gouvernements qui perdure et se développe encore.
C'est en effet l'époque où les manifestations représentent la contestation d'une société aux structures rigides. L'économie française, jusqu'à cette époque, présente un caractère dirigiste, voire étatique. C'est le commissariat au Plan qui fixe les scénarios. Sa grande ambition est l'aménagement raisonné des territoires. Même Valéry Giscard d'Estaing représente une forme de pensée, plus ou moins fixiste. Pour lui, l'économie est un univers clos, une sorte de grand orgue dont on module la musique en tirant les divers jeux.

Apogée et déclin de l'entreprise
Mai 68 est le symptôme de la contestation de l'organisation de l'entreprise. C'est aussi le moment d'émergence des économistes libertariens. Ils veulent faire table rase d'usages et de doctrines antérieurs. Cette époque marque la découverte en France de la pensée économique étrangère et du développement d'un intérêt nouveau pour ce qui s'y passe au-delà des frontières.
Mai 68 n'est pas un phénomène isolé, mais plutôt la traduction européenne d'un mouvement qui a débuté aux Etats-Unis. Hippies, beatniks, manifestations contre la guerre du Vietnam, pour les droits civiques des noirs et pour les droits des femmes sont apparus plusieurs années auparavant dans l'espace public américain.
Mai 68 peut être situé comme l'apogée de l'entreprise en qualité d'institution ou d'organisation sociale et le début de son déclin. En effet, elle est susceptible d'être achetée ou vendue car la logique financière tend à supplanter la logique de métier et de production sur laquelle elle semblait construite.
L'entreprise, dans une période qui répète partiellement 1936, apparaît comme une institution, mais elle vit parallèlement sa désinstitutionnalisation.

Entre la France de la reconstruction et l'essor de la consommation
A gauche, comme à droite en France, subsistera longtemps le soupçon selon lequel c'est le développement de l'industrie et non l'essor de la finance qui favorise la croissance.
Mai 68 peut donc être pris comme un moment-étalon. La période de contestation marque le passage d'une France centrée sur sa reconstruction depuis la guerre au développement de l'économie de consommation internationale.
Les événements marquent le début de la fin de l'Etat-Providence. Jusque-là, le marxisme et le gaullisme empêchaient la pensée libérale d'avoir droit de cité car l'idéologie des Trente glorieuses était fondée sur les rapports de production. De plus, le monde est jusque-là cloisonné en blocs. L'institution européenne, faible, ne favorise pas encore les échanges.

Fin de la vogue de l'économie keynesienne et du recours à l'inflation
Mai 68 accompagne aussi la fin de l'économie keynesienne qui concevait l'inflation comme un carburant de l'économie. 68 marque encore la fin de la pertinence du franc à taux de change fixe alors que la fluidité de l'évolution économique est facilitée par les taux flottants. Le benchmarking, importé des Etats-Unis, apparaît. Il permettra d'apprécier, par comparaison, les performances des divers systèmes sans a priori. Mai 68 a également produit une réflexion et amorcé une révolution anti-autoritaire libérant des autorités instituées.
Curieusement, les mesures de libéralisation économique, qui résultent de cette rupture, sont le fait des mesures prises par Pierre Bérégovoy au sein des gouvernements socialistes après 1981. Il abolit le monopole de la profession d'agent de change et réforme la Bourse.
Parallèlement, l'économiste Milton Friedmann aura convaincu les banquiers que l'inflation n'est pas l'huile qui graisse harmonieusement les rouages de l'économie. La diffusion de sa théorie aura pour conséquence les politiques de lutte contre l'inflation. Elle aura aussi pour effet la création du système d'intéressement des dirigeants par les stocks-options, afin de faire converger leurs intérêts avec ceux des actionnaires dans la gestion de l'entreprise.

Le début de la financiarisation de l'économie
1968 apparaît bien comme le début de la financiarisation de l'économie, de l'individualisation des rétributions, de l'évaluation de la performance. La diffusion des théories de Friedmann ont eu pour conséquence la valorisation des actifs financiers. L'essor de la Bourse en résulte. L'augmentation des rendements boursiers coïncidera en France avec l'arrivée des socialistes au pouvoir. Ces rendements ne cesseront de s'élever à partir du début des années 80. Parallèlement, l'enrichissement rapide des spéculateurs provoque une méfiance à l'égard de l'entreprise.
Le professeur Lepage modère cette perception négative de l'entreprise. Il insiste sur le fait que la désinflation et la baisse des taux offrent des opportunités favorables à l'innovation. Celle-ci y trouve les conditions économiques favorables à sa diffusion.

Mai 68, un effet papillon sur les phénomènes économiques ?
Est-il possible d'établir un lien entre Mai 1968 et le renouveau des idées libérales en économie ? Les économistes qu'avait réuni le Forum européen de l'innovation politique, le mercredi 12 mars, ne semblent pas converger totalement sur ce point. Certains n'accordent à Mai 1968 qu'un rôle d'effet papillon ou de symptôme, sans plus. Mais la période marque le basculement dans un univers économique non keynesien, moins prévisible et plus ouvert.
Mai 1968 marque aussi la montée de la marchandisation de l'entreprise. L'économie de marché ne se résume pas à la vie de l'entreprise. D'ailleurs, celle-ci perd une part de sa valeur de concept sociologique depuis qu'elle a fait l'objet de menées anti-autoritaires.

L'enterrement du gros rouge et l'avènement de la qualité viticole
Mai 1968 marque donc des évolutions vers une individualisation de l'attitude en économie comme en matière de consommation. La réflexion menée sur la relation de Mai 1968 à l'économie aurait gagné à intégrer les phénomènes de consommation.
Curieusement, c'est une intervention de l'historien de la ruralité et des climats, Emmanuel Leroy-Ladurie, qui aura mis en évidence un symptôme annonciateur d'une évolution des comportements.
En matière de vin, selon lui, 1968 est une année exécrable. 1968 "marque la fin du gros rouge". Dès lors, et de plus en plus, les vignerons "travailleront" leur vin plutôt que de rester dans une attitude passive. Une culture hédoniste du vin s'instaure. Elle est épaulée par la croissance rapide des revenus des post-soixante-huitards qui ont intégré cette culture.
Les numéros et dossiers spéciaux consacrés aujourd'hui par les newsmagazines seniors (Le Figaro magazine, Le Point, Le Nouvel Observateur...) sont eux-mêmes le symptôme d'une culture alliant libertaires et libertariens dans un hédonisme argenté, peu soucieux désormais des valeurs marxistes ou léninistes prônées en 1968.

Jean-Yves Ruaux

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