(On est dans le péristyle du lycée d'Athènes ou de l'Académie. C'est comme vous voulez. Décor de dalles de marbre clair polies par le temps et les pas, enfilade de colonnes également burinées, mais pas par Buren. Deux types en sandales légères, drapés dans des coupons entiers sans doutes négociés au marché Saint-Pierre, marchent et parlent en même temps. Le vent fait frissonner leur vêtements. Parfois, ils s'arrêtent, réfléchissent, jettent leurs noyaux d'olives, puis reprennent leur marche qui ne mène que sur leurs propres pas, tout en la ponctuant de grands gestes éloquents. Il y a un maître et un disciple. Ca se voit car l'un des deux se fait tout le temps engueuler. On pourrait penser à Socrate, Platon, Aristote ou à l'un quelconque des philosophes marcheurs de l'antiquité. Exception faite du sujet de leur débat qui est d'une autre époque.) - Je ne comprends pas.
- Qu'est-ce-que vous ne comprenez pas ?
- La différence entre les bobos et les bling bling.
- C'est pourtant simple. Les bling bling sont des bobos qui font bling bling et bling?
Et les bobos alors ?
- Ce sont des bling bling qui s'ignorent mais en silence. Ils ont le chic discret. En fait, ce sont les nouveaux snobs.
- Ah. Vous avez des exemples ?
- Tout à fait. Nicolas Sarkozy est une icône bling bling et Jane Birkin une idole bobo, comme sa fille Charlotte ou Daniel Cohn Bendit.
- Comment savez-vous que Nicolas Sarkozy est un bling bling ?
- Ca s'entend.
- Oui, mais Cohn-Bendit, on l'entend aussi, même à la cantine du Parlement européen.
- Là, ce sont plutôt les décroissants qui dégoisent sur les viennoiseries.
- Je croyais que des croissants étaient des viennoiseries.
- Oui, mais justement pas les décroissants qui déplorent que l'on gaspille le beurre et l'argent du beurre pour chauffer les croissants des bobos et des bling bling en détériorant le bilan carbone de la planète.
- Ca ne m'éclaire pas !
- La lumière n'est pas donnée à tout le monde. Mais les décroissants prennent le vélo plutôt que la voiture, portent du lin plutôt que du nylon, cultivent des radis sur leur terrasse de Neuilly ou de la Bastille et manifestent l'été avec José Bové au Larzac entre deux randonnées.
- Alors ce sont des bobos. On peut être bobo et décroissant ?
- Tout à fait. Le décroissant est souvent un bobo qui s'ignore, un bobo qui se dit pas radin mais malin.
- C'est quoi un bobo pas malin, un bling-bling ?
- Des fois mais pas toujours parce que les bling-bling doivent être malins et même très malins pour continuer à faire bling-bling. Et eux aussi comme les décroissants, ils savent profiter du yacht des autres pour s'octroyer des vacances dont ils n'ont pas les moyens. "Pas radins, malins".
- Mais alors les bling bling sont des décroissants. Là, je ne vous suis plus.
- Je ne vous l'ai pas demandé. Je dirais même que je préfère. Que vous me suiviez, ce serait inconvenant car je ne veux surtout pas de disciples... Mais sachez que sans être bling bling, le bobo ou le décroissant peuvent comme le bling bling avoir mis leurs enfants dans des écoles privées. Mais, plutôt que de s'acheter un quatre-quatre rutilant, un appartement meublé fashion, très cher avec du presque rien-le vide se paie-griffé, il chinera des meubles anciens déjà patinés, s'offrira une jaguar de collection du coffre de laquelle il sortira un vélo hollandais à pédalage assisté pour un itinéraire bien plat.
- Je croyais qu'il n'y avait que les décroissants - des bobos qui ne font pas bling bling - qui faisaient du vélo.
- Pas du tout. Il y a aussi les fashionistas lorsqu'elles ont trois grammes à perdre et que la distance n'est pas trop grande pour aller chez Zara.
- Là je suis perdu.
- Semez des petits cailloux.
- Justement, les petits cailloux et les trucs qui brillent, c'est l'affaire des bling-bling.
- Pas forcément, lorsqu'ils ont été produits de matière éthique, on peut aussi les retrouver chez les bobos, voire chez les décroissants s'ils ont réussi à les avoir à moins cher qu'au cours du marché par un réseau d'approvisionnement coopératif respectueux de l'environnement et 100% biodégradable.
- Je pensais que les décroissants ne thésaurisaient pas.
- Vous n'y êtes pas du tout. On peut être décroissant et appartenir au clan des j'ai-peur-de-tout qui pensent qu'investir dans la pierre est le placement le plus sûr afin d'affronter des lendemains qui déchantent. Car, de toute façon, demain sera pire qu'hier. Ils font donc la grève, à titre préventif, pour obtenir une augmentation de salaire dès cette année. Ils savent, en effet, que, leur boîte ne pouvant aller que plus mal, l'année prochaine ce serait foutu. D'ailleurs, tout est déjà presque foutu et mieux vaut se protéger, contre la fumée du tabac, les angoisses, les risques d'accident, la grippe H1N1, les risques de risques. Ne pas serrer la paluche de machin, ne pas embrasser la voisine parce qu'elle peut vous refiler...
- Là, si je comprends bien, à supposer que je vende des machines à laver, si les j'ai peur- de-tout veulent m'en acheter une, mieux vaut que je leur applique le principe de précaution et que je me passe de leur clientèle, sinon les ennuis commencent.
- Tout dépend du niveau de garantie et de service que vous offrez. L'emmerdeur n'est pas un emmerdeur mais un consommateur avisé. D'ailleurs, les j'ai-peur-de-tout ne sont pas les seuls emmerdeurs-consommateurs, car les décroissants guetteraient le surcroît d'émission de gaz polluants. Les bobos stigmatiseraient le manque de préoccupations écologiques de la marque, surtout si la marque mentionne que le produit vient de loin.
- Si je vous suis...
- Je vous ai déjà demandé de ne pas me suivre, ça fait mauvais genre.
- ...Si je vous comprends bien, faire du marketing aujourd'hui, c'est être maso, c'est vouloir s'exposer à des je-veux-tout-et-son-contraire, je-ne veux-rien-mais-j'en-prends-quand-même.
- Tout à fait. C'est ce qui fait la gloire du métier.
- Tout de même faire un métier où l'on ne comprend pas...
- Justement, il n'y a rien à comprendre.
- Je ne comprends pas.
- C'est bien ce que je disais si vous avez enfin compris qu'il n'y a rien à comprendre, qu'il faut suivre le sens du vent, voire le précéder, et épouser les niches de consommation qui apparaissent et disparaissent au gré des évolutions, vous saurez l'essentiel du marketing.
- Y a tout de même un truc qui me manque.
- Ah !
- Oui, où mettez-vous les "baby-boomers" dans toutes vos catégories ?
- Ils sont absolument partout. C'est même eux qui tiennent le haut du pavé et forment le segment moteur de chacune des variétés que nous avons énoncé.
- Donc, si je ne les vois pas, c'est parce qu'ils sont disséminés.
- Je n'ai pas dit disséminés. J'ai dit que, sauf chez les geeks qui sont des gamins aux doigts gras qui mangent des pizzas froides en courant d'un blog à l'autre tout en hackant un site confidentiel défense avec le pied droit, et les fluokids qui portent des sweat à capuches et des chaussures flashy, en raison même de leur pouvoir d'achat, les boomers mènent partout.
- Et si je ne les trouve pas.
- Il faut les traquer. C'est à ça que servent les études et les cours de Marie-Anne Denis. (voir le programme de la journée : http://www.seniorscopie.com/articles/formations-bayard-in-
between.html )
- Oui, mais, même si après ça je n'arrive pas à les cibler.
- C'est juste que vous avez de la merde dans les yeux car les tendances ont de moins en moins d'âge. Et au grand âge, les boomers resteront tendance. Mais, dans ce cas, même la philosophie ne parviendra pas à vous dessiller le regard.
(Une brise légère s'est levée qui vient du Parthénon et s'insinue entre les colonnes. Le plus vieux des causeurs qui à la tête, la calvitie et le bronzage de Séguéla semble perplexe alors que son compagnon s'éloigne. Leurs mots s'envolent. Les derniers surtout. Ce qui vaut mieux pour que les convenances soient respectées à la veille de Noël alors que se prépare l'année nouvelle)