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Robots intergénérationnels

Mis en ligne le 24/06/2008

En dépit de son embellie économique, le Japon s'annonce comme le laboratoire d'une société devenue vieille. Mais, est-elle suicidaire comme on le dit ?
On ne s'y marie plus, on n'y procrée peu. La peur urbaine du voisin domine. Résultat : la juxtaposition dans leur bulle de millions de foyers tokyoïtes d'une personne. A l'horizon 2050, la population devrait avoir diminué de moitié passant de 120 à 60 millions, avec 50 % de plus de 60 ans. Déjà, l'industrie nipponne délocalise lorsqu'elle ne peut recruter des ingénieurs coréens suppléant les Japonais de moins en moins nombreux. Bientôt la présence des grandes sociétés japonaises sur le sol de l'archipel se réduira à un état-major chenu. Quelques vieillards expireront, du sommet de leur tour climatisée, leurs ordres dans des micros à reconnaissance vocale. Les machines traduiront et adapteront leurs directives pour des centaines de milliers de salariés dispersés dans tout l'Extrême-Orient. Des salariés téléguidés, comme les robots. Pendant ce temps, au pays, ceux-ci auront la charge des personne âgées isolées, du service au restaurant et des autres services... Suicide social en vue ? Pas si sûr !
En France déjà, le robot bancaire se montre capable d'avaler les billets, d'enregistrer le dépôt de numéraire et de délivrer son reçu plus vite que l'employé du guichet. Une espèce en voie de disparition comme la caissière de supermarché française dont plusieurs centaines de milliers sont à la merci de l'automatisation.
Rien n'interdit d'imaginer le Japon doté d'une hiérarchie d'informaticiens, de consultants et de robots sophistiqués au service de dizaines de millions de vieillards. En 2050, un tiers des Nippons aura plus de 75 ans. Soit plus de 20 millions. Les centenaires y seront plus nombreux que la population de Rennes ou Toulouse. Ils vivront seuls, sans les fils ni les brus que l'usage obligeait autrefois à prendre soin d'eux, mais entourés de milliers de robots sonorisés, dotés de cellules et de capteurs.
Après avoir effectué la toilette de son hôte, son ménage et lui avoir lu le journal, le robot de base oeuvrant au domicile de la personne âgée établit son bilan de santé quotidien. Ensuite, il rend compte au robot coordinateur qui émet les plannings, adapte les indications thérapeutiques et répartit ses troupes. Les humains survivants exercent de gratifiants métiers de conseil, de veille, de conception, ou accomplissent les tâches dont les robots demeurent incapables. Le meilleur des mondes !
A moins de souscrire à la suggestion du romancier Christopher Buckley (Départs anticipés, Baker Street Editions) qui propose aux baby-boomers européens, devenus des retraités cossus, de se suicider collectivement plutôt que de ruiner le système des retraites et l'avenir de leurs enfants ! Les spécialistes sentent poindre amertume et remords chez les boomers occidentaux ne parvenant pas à faire le deuil de leur jeunesse. Qui sait où la désespérance peut les mener si des pensions congrues achèvent de brimer leurs désirs et l'arthrite de ruiner leur mobilité ? Sans souscrire ouvertement à l'élimination radicale de leurs ayants-droit, les gestionnaires de fonds publics et de caisses de retraite accueilleront avec sympathie toute idée diminuant le nombre et la charge financière de leurs allocataires. Une tendance finalement moins propice que l'invasion des robots nippons au progrès des technologies et au maintien de l'espoir partagé. Car les avancées profitent à toutes les générations sans discrimination.

Jean-Yves Ruaux

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