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"Ces mots qui nous gouvernent", de Mariette Darrigrand
Un abécédaire témoignant des mutations psychosociales au temps des boomers
Mis en ligne le 07/04/2008
L'évolution du sens des mots, de leur connotation en particulier, c'est-à-dire de leur univers de significations, des associations d'idées qui les accompagnent, est la marque d'une évolution des mœurs. Telle est une partie majeure du message du livre "Ces mots qui nous gouvernent - Abécédaire de la France sarkozyenne" de la sémiologue Mariette Darrigrand (Bayard Editions). Son analyse montre, en creux, l'empreinte du baby-boom sur la langue et les mentalités.
En écrivant "Ces mots qui nous gouvernent - Abécédaire de la France sarkozyenne", (Editions Bayard), la sémiologue Mariette Darrigrand nourrit, avec ironie et références, le projet de montrer par son analyse d'une centaine de vocables que "notre monde se pense privé de repères et croit nager dans le flou alors qu'il génère une multitude de croyances qui se rejoignent selon leur logique propre". En effet, l'évolution des connotations et des univers de sens attachés aux mots traduisent en miroir des mutations sociales, psychologiques et culturelles. Quelques mots suffisent pour saisir l'évolution des mentalités, au temps du baby-boom, l'instauration de nouvelles idées reçues et le déplacement de valeurs sous leur influence. Adolescence. "Les acteurs, à qui il est désormais beaucoup plus demandé qu'aux intellectuels d'expliciter le sens de la vie, disent souvent, surtout s'ils ont dépassé la cinquantaine, qu'ils sont en pleine adolescence." L'étymologie du mot renvoie à une évolution en cours, non à un état final. "Adolescens est un mot de l'action en train de se faire." Et de noter que chacun veut vivre plusieurs adolescences au cours de sa vie, mais sans acné. "Ceci est mon corps". Traduit "le geste de l'individu contemporain, geste qu'il accomplit à la fois par le corps et la parole en se donnant perpétuellement à voir". L'exhibition des principaux candidats à la présidence de la République a ainsi mise en lumière une mutation générationnelle. "Remplacer un président de 75 ans porté aux arts martiaux - pour les regarder et non les pratiquer - par un président cycliste et runner, c'est en effet vivre une véritable mutation des mœurs. Le vieux Le Pen, dans ce contexte, n'avait pas sa chance..." L'omniprésence de ce corps, devenant œuvre de soi, fait la fortune actuelle de l'industrie cosmétique et esthétique, du fait d'injonctions sociales fortes, incitant à ne pas négliger son "capital-beauté-santé", surtout passé la cinquantaine. Epreuve. Est devenue la marque de la "valeur personnelle. L'épreuve comme preuve". Pour Mariette Darrigrand, dans un monde dominé par les générations qui ont une histoire, l'épreuve est un élément initiatique. Elle qualifie l'identité d'une personne plus que son parcours universitaire. Exemple : Nicolas Sarkozy, piètre étudiant mais homme éprouvé par la vie, comme Johnny Halliday. "Se définir comme dépressif chronique, jamais remis de l'abandon paternel fit beaucoup pour relancer la popularité du chanteur et surtout pour l'anoblir. Comme les Britanniques font de Mick Jagger et Elton John des lords, nous faisons de nos artistes populaires des grands blessés de la vie - meilleure façon de les faire entrer au Panthéon." Résilience. Est une notion clé de l'actuelle "métaphysique sans transcendance". Le métal choqué - sens premier du mot résilience - reprend ensuite sa forme initiale. L'homme/la femme résilients surmontent les épreuves de leur vie pour renaître. La renaissance est un point essentiel de la saga du boomer. Chaque portrait de boomer, ou presque, présenté par Psychologies évoque cette progression, de même que les news (Le Nouvel Observateur, L'Express...) muées en "outils à panser" lorsque l'actualité connaît des défaillances d'agenda. "La résilience est un auto-messianisme : "je me rédempte moi-même" puisque personne ne le fait pour moi - ni le religieux traditionnel, ni la religion politique." Il s'agit d'un optimisme pragmatique, partageable en son essence, mais à usage individuel que définit son "grand prêtre", Boris Cyrulnik : "La résilience, c'est un retour à la vie, une promesse de bonheur. Tout en reconnaissant l'existence de problèmes, on cherche à les aborder de manière constructive, on met l'accent sur la prévention, les qualités de la personne, plutôt que sur son handicap". On attend donc avec impatience un ouvrage dédié qui pourrait s'intituler "Mots et maux du baby-boom" avant que les signes marquants de l'anthropologie culturelle de cette génération ne se diluent dans sa retraite.
Jean-Yves Ruaux
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