M Bernard Spitz‚ est maître des requêtes au Conseil d'Etat. Il a été le conseiller de Michel Rocard. Il est l'auteur d'un rapport sur "les jeunes et la lecture de la presse quotidienne d'information politique et générale". "Le papy-krach" (Grasset) qu'il vient de publier est un court ouvrage (121 pages format poche). Il établit en quelque sorte la facture détaillée que les boomers laissent le soin à leurs enfants de payer et pointe la menace qu'elle contient : "Et si‚ devenus lucides‚ ils (les jeunes) se révoltaient enfin pour de bonnes raisons ?"
Les aînés complices d'un hold up
Il faudrait résumer la thèse que développe le pamphlet socio-économique de Bernard Spitz‚ que ses précédents travaux ont aussi amené à s'interroger sur la mission de la fonction publique et de l'Etat. Mais son propos constitue surtout un portrait économique à charge des boomers. Complices‚ avec leurs aînés‚ les septuagénaires d'aujourd'hui‚ ils ont soigneusement préservé leurs avantages acquis au détriment des jeunes.
"Une génération aura vécu à crédit sur la génération suivante‚ en reportant sur elle la charge de la dette et le poids de l'ajustement. Lycéens‚ étudiants‚ apprentis‚ chômeurs‚ jeunes actifs‚ jeunes parents‚ aucun n'y échappera." (p 12).
"Les fonds de capitalisation destinés à passer l'obstacle des retraites ont été dilapidés d'avance pour financer le clientélisme morbide des générations Mitterrand ou Chirac‚ réclamant leur cagnotte à la moindre embellie des comptes publics‚ comme Harpagon parlant de sa cassette. Quand aux jeunes‚ ils sont à la fois frappés par une mise en concurrence sans précédent de leur appareil d'enseignement supérieur et par le plus fort taux de chômage chez les moins de 25 ans des pays industrialisés comparables" (p 14)
Le casse du siècle
Le papy-krach redouté résulterait donc de l'ampleur de la dette publique‚ des dépenses de santé croissantes‚ et des retraites. Bernard Spitz juge cette dérive comme une "faute morale"‚ une "hérésie économique et sociale" (p 51).
"Les jeunes qui entrent aujourd'hui sur le marché du travail auront à régler les charges de la dette‚ à payer les fonctionnaires engagés avant eux et les retraites de leurs parents. Mais les caisses seront vides pour financer les demandes d'intervention et préparer l'avenir de leurs enfants : c'est cela le casse du siècle." (p 54).
L'auteur n'hésite donc pas à réitérer son message. Il l'appuie sur les perspectives que la démographie autorise à imaginer‚ la gestion atone de l'économie publique‚ le constat du délabrement de l'université‚ moins bien dotée que l'enseignement secondaire dont le lobbying a été plus efficace.
Il pointe aussi les difficultés actuelles des jeunes à entrer sur le marché du travail. Un peu plus original‚ il souligne la curieuse schizophrénie intellectuelle qui les fait manifester aux côtés de leurs aînés contre la réforme des retraites.
Pourtant‚ aux deux-tiers du livre (p 81/ 121)‚ le pamphlétaire assène : "Ce seront les moins bien dotés qui resteront et paieront seuls l'ensemble de la charge accumulée par leurs aînés".
Il réitère aux 4/5° de l'ouvrage (p 102) : "Cette société dominée par les baby-boomers n'a rien fait pour partager avec eux ses leviers de pouvoir‚ alors qu'elle essaie maintenant de leur refiler ses dettes."
Risque de clash entre générations
Page 103‚ il est encore question des "risques d'éclatement de la société française dans un clash entre générations". Et pourtant‚ le haut fonctionnaire souligne "l'importance de l'échéance de 2007 (…) parce que pour la première fois depuis trente ans‚ les candidats probables seront des quinquas et non des quasi septuagénaires‚ chez qui les jeunes pourront trouver des représentants plus proches de leurs préoccupations".
Et‚ là‚ le lecteur reste passablement perplexe devant le raccourci historique‚ car Giscard‚ élu en 1974‚ n'était pas encore quinquagénaire et Chirac‚ candidat en 1981‚ non plus : il avait 49 ans.
Et devant la contradiction car les baby boomers (les quinquas) présentés comme des spoliateurs malhonnêtes à la page précédente (102) incarnent maintenant une lueur d'espoir !
Le livre de Bernard Spitz est ainsi davantage construit sur une opposition entre générations‚ l'une ayant grugé l'autre‚ que dans une perspective de propositions plus concrètes. Assez curieusement‚ il attise le conflit plus qu'il ne dévoile un projet de société.
Cette réflexion ne manque-t-elle pas de ce recul que l'étude de l'histoire culturelle confère ? Les boomers ont contribué à la diffusion internationale de la culture ; ils ont aidé à libérer le travail du taylorisme régnant ; ils ont affranchi la femme de la sujétion aux desiderata masculins. Jean-François Sirinelli et d'autres historiens ont listé ces novations qui ont favorisé la libération des enfants des baby-boomers des carcans d'une société longtemps rigide. "Les Baby boomers‚ histoire d’une génération" (Fayard) est une belle lecture suscitant des points de vue moins manichéens.
Toutefois‚ des vœux (pieux) sont formulés presque in extremis (p 116/121) : "Le moment est venu de passer aux actes et de traduire les aspirations de la jeunesse française à une société plus solidaires entre ses différentes générations".
Formules madrées
A ce stade (la conclusion)‚ on attend avec appétit les propositions qui devraient découler de l'analyse‚ et on reste sur sa faim devant le caractère lapidaire de formules madrées :
"La palette des réformes à mettre en œuvre pour éviter le papy-krach découle des pages qui précèdent" (p 117). Certes. Les présenter eût été encore mieux.
"Les syndicats n'ont pas pour vocation de défendre les salariés contre les jeunes ou les chômeurs" (p 119/121).
A l'ultime page du livre (p 121/121)‚ on trouve une prière qui rappelle les vœux déposés lors des pèlerinages d'antan :
"Demandons que les prochaines législatures soient consacrées à retrouver une croissance qui ne traite plus les jeunes en variable d'ajustement‚ à rétablir l'égalité des chances et à assurer une juste répartition de la charge entre toutes les générations."
Là‚ on pense aux invocations à Sainte Rita en la basilique du Sacré Cœur de Montmartre et on reste coi. L'auteur aurait-il pris le chemin de l'église pour allumer un cierge ?
En effet‚ les confessions-contritions de boomers se succèdent‚ étalant avec verve et flamme leur culpabilité sur la place publique (Denis Jeambar‚ "Nos enfants nous haïrons"‚ Le Seuil). Les constats économiques circonstanciés (rapport Camdessus‚ travaux de Robert Rochefort… Patrick Artus‚ "Comment nous avons ruiné l'avenir de nos enfants"‚ La Découverte) ont déjà été réalisés.
On s'interroge donc sur l'objet du pamphlet de Bernard Spitz.
Nombre de hauts fonctionnaires-réservoirs-à-idées (think tanks) publient actuellement des sommes débordant d'intelligence et de visions d'avenir. D'autres font "signe" à l'approche de l'échéance de 2007 car elle va redistribuer les cartes du pouvoir et donc les besoins en conseil des nouveaux élus.
Manque de perspectives sociétales
Pourquoi M. Spitz‚ qui semble avoir lu et compilé l'essentiel des notes de conjoncture‚ ne s'avance-t-il pas plus à découvert ? Pourquoi n'esquisse-t-il pas davantage de pistes neuves ?
"Génération 69. Les trentenaires ne vous disent pas merci" de Laurent Guimier et Nicolas Charbonneau (Michalon‚ 2005) listait déjà‚ de façon plus concrète‚ les revendications des jeunes générations à l'égard de leurs aînés.
Alors‚ manque de vision pour être plus explicite ?
Le titre du livre de M. Spitz pastiche celui d'une étude parue en 2005 ("2030 : Le Papy Crash"‚ Editions Alvik) qui ouvrait des perspectives sociétales plus larges.
En effet‚ le vieillissement démographique n'appelle pas à dresser les générations les unes contre les autres si l'on veut maintenir un tissu social qui déjà s'effiloche – ce que Spitz‚ comme chacun‚ constate.
Le vieillissement actuel requiert une vision plus altruiste‚ plus généreuse‚ avec l'entrée de générations de plus en plus nombreuses dans la grande vieillesse. Elles ont un droit‚ souvent dénié‚ à l'équité en matière d'accès aux soins et d'insertion sociale.
Ce ne sont pas de simples ajustements ou réformes touchant à la qualité de l'enseignement ou à la répartition des retraites qui vont tenir lieu de projet à un pays atone. Vouloir éviter de faire des jeunes la variable d'ajustement du monde du travail est juste‚ sans être inédit. Mais‚ de la même manière‚ il faut créer les conditions favorisant le maintien des aînés au travail. Ils servent eux aussi‚ symétriquement‚ d'outil d'adaptation aux exigences du marché.
Quoiqu'il en soit‚ c'est un modèle de société plus attractif qui demeure à inventer‚ puisque B. Spitz relève la désaffection connue des jeunes à l'égard des scrutins et de la représentation politique. On peut imaginer que ces perspectives feront l'objet d'un prochain livre.
A moins que ce premier opus générationnel n'ait eu une vocation de teasing‚ de mise en appétit‚ pour susciter la curiosité de ministres ou de dirigeants de l'après mai 2007‚ à l'égard des intuitions de son auteur.
Jean-Yves Ruaux