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Le deuil de l'objet-voiture chez les personnes âgées
Une étude confirme la valeur patrimoniale et affective du véhicule pour les plus de 50 ans
Mis en ligne le 19/08/2008
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L'usage des véhicules par les plus de 70 ans peut être affecté par leur état de santé, notamment leur vision. (Crédit : PhotoAlto)
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Même si l'on ne s'en sert plus, la voiture garde une forte valeur patrimoniale et affective chez les plus de 50 ans. Elle est synonyme d'affirmation de leur identité pour les hommes, de plaisir pour les femmes. Dans les deux cas, elle signifie autonomie et liberté. L'arrêt de la conduite est parfois vécu comme l'annonce de la mort. L'étude de la psychosociologue Catherine Espinasse "Le deuil de l'objet-voiture chez les personnes âgées" montre la diversité et la complexité des rapports que chacun entretient avec son véhicule, le dernier en particulier. Elle indique aussi quelques pistes pour mieux gérer cette transition de l'existence.
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Sommaire de l'article
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L'étude que la psychosociologue Catherine Espinasse a mené pour le groupe opérationnel numéro un "Mobilité, territoires et développement durable" s'appuie sur vingt et un entretiens ouverts avec des aidants naturels de 50 à 65 ans, répartis entre actifs et retraités, bimotorisés et monomotorisés, urbains, périurbains et ruraux. Elle s'appuie aussi sur vingt et un entretiens semi-directifs réalisés avec vingt et une personnes, d'une moyenne d'âge de 80 ans, représentant la génération de leurs parents. Parmi ces personnes, treize femmes dont neuf veuves et huit hommes dont un veuf. Les 50-65 ans sont considérés comme les aidants naturels de leurs aînés. Dans les deux tiers des cas, la personne aidée est la mère. La voiture, indice de liberté Que retenir de cette étude ? D'abord ceci : l'appréhension de la voiture diffère profondément entre la génération aînée, pour qui elle était un bien rare au lendemain de la seconde guerre mondiale, et la génération cadette. Celle-ci est le plus souvent née dans un foyer déjà motorisé. Ensuite, cette perception diffère selon le sexe et la situation géographique. Les urbains sont moins attachés à la voiture que les ruraux dont elle concrétise la liberté. L'usage des véhicules par les 50-65 ans peut être modifié par le passage à la retraite, une séparation ou un brutal pépin de santé. Les femmes interrogées semblent disposer d'une gamme de ressources-loisirs-relations plus étendue que celle de leurs compagnons. La multimotorisation des foyers périurbains ou ruraux est courante. Mais, elle tient, pour une part, au retour ou au maintien d'un enfant adulte au foyer. Chez les retraités, disposer de plusieurs voitures est un indice de liberté au sein du couple. Madame peut ainsi s'affranchir de la tutelle de son mari pour les courses ou ses sorties. Les souvenirs attachés à la DS et aux bonheurs de l'enfance Le rapport des 50-65 ans à la voiture est ambivalent. Il est dicté par la fonctionnalité, mais aussi par une relation affective au véhicule. Pour ces boomers, la voiture marque un lien direct avec les souvenirs d'enfance heureux, les départs en vacances, la fierté ressentie lorsque papa possédait une DS rutilante... La nostalgie de leur propre première voiture et de la conduite pratiquée durant la jeunesse est aussi une de leurs particularités. Elle détermine un axiome : conduire est un signe de jeunesse. Le statut du véhicule va de l'outil, de l'ustensile, à l'incarnation des rêves de liberté et de voyages. Symbole de liberté, la voiture est aussi un support de convivialité puisque l'on peut déplacer d'autres personnes. Les images perçues derrière le volant s'opposent diamétralement à celles - synonymes d'immobilité - que diffuse la TV devant laquelle on reste prostré. L'obtention du permis de conduire, le plus souvent vers 1970, a été, pour les femmes en particulier, un signe d'affirmation de soi-même. Cette réussite sociale sanctionne l'entrée dans l'âge adulte. Longtemps, la voiture a été considérée comme un objet masculin, l'attribut paternel. Les femmes ont parfois dû affronter la résistance du père ou du mari lorsqu'elles voulaient prendre place derrière le volant. Mais, deux modèles de voitures ont marqué cette génération, ce sont la 4L Renault et la 2CV Citroën, synonymes d'équipées aventureuses et bon marché. Toute la vie, l'attitude affective à l'égard de la voiture peut être marquée par la relation initiale développée avec le véhicule. Cette relation a aussi été modelée par une tradition de fidélité à une marque, un attachement venu de la satisfaction retirée du premier véhicule de la famille, ou de la force de l'influence d'un parent travaillant chez un constructeur automobile. Cette particularité est susceptible d'expliquer pourquoi la voiture garde une valeur patrimoniale - et pas seulement d'usage - pour les plus de 50 ans. Un choix dépendant de la situation vécue Les entretiens révèlent encore que les modèles possédés suivent la courbe d'enrichissement des foyers. Ceux-ci partent des petites cylindrées pour arriver aux voitures puissantes et spacieuses. Sur le tard, après le départ des enfants, on observe un retour aux petites voitures, mais confortables, cossues. La possession d'un type de véhicule est liée à l'environnement géographique, aux étapes de la vie, aux humeurs. Ce sont les femmes qui évoquent le plus la couleur des autos. Les attitudes des hommes varient avec la relation que leur vie professionnelle leur fait tisser avec la voiture. Les pros de la route rechignent parfois à conduire en week-end ou en vacances. La plupart des personnes interrogées indiquent qu'elles conduisent de moins en moins vite avec l'avancée en âge, préférant alors une conduite plus apaisée que sportive. Leur ralentissement naît aussi de la peur du gendarme et d'un moindre goût pour la route ou d'une moindre confiance en soi. Toutefois, "cet assagissement au volant apparaît cependant moins contraint chez les amoureux de la conduite", constate Catherine Espinasse. Le plaisir de conduire diminue avec la croissance des contraintes : radars, limitations...mais aussi avec la modification des besoins. Certains urbains envisagent de vendre leur voiture au profit d'un usage des transports publics. Les périurbains et les ruraux sont les plus portés sur les voitures haut de gamme, puissantes, confortables, et récentes. Ils veulent éviter les inconvénients d'une voiture usagée, pour eux-mêmes et leurs passagers. La voiture leur garantit le maintien de leurs relations avec leur réseau social. Mais, les règles, de plus en plus restrictives, induisent un partage de la conduite qui se résume parfois, en sortie, à "Madame conduit, Monsieur boit". Certains laissent aussi le volant aux personnes plus à l'aise pour la conduite nocturne. Certains s'estiment moins bons conducteurs qu'autrefois, d'autres meilleurs. Ils pensent alors qu'ils ont pris de l'assurance avec l'expérience. Les femmes, aidants naturels à la mobilité des aînés Les femmes jouent plus souvent que les hommes le rôle d'aidant naturel à la mobilité de leurs aînés. Elles connaissent la contrainte du rôle. Elles disent en retirer la satisfaction du devoir accompli, l'expression de leur fidélité morale. L'aide est vécue, le plus souvent, comme une dette normale, mais elle permet de revendiquer "une image de soi altruiste et morale", surtout pour les femmes. L'aide des hommes apparaît plus ponctuelle. Mais dans les deux cas, les boomers ont une perception plutôt négative de la conduite automobile des personnes âgées. Elles songent qu'en raison de l'accroissement de leurs handicaps, elles peuvent mettre en danger la vie d'autrui si elles conduisent. Par ailleurs, les boomers déplorent le manque d'aide de la part des prescripteurs, et notamment du médecin, pour dissuader les grands aînés de prendre le volant. Cette appel à l'arrêt de la conduite repose à la fois sur une diminution alléguée des capacités, la faible fréquence d'usage de la voiture, la crainte de la densification de la circulation et d'une moindre civilité des jeunes conducteurs. L'arrêt de la conduite et la "transmission" de la voiture L'arrêt définitif de la conduite est vécu comme la perte de l'autonomie, de la liberté. L'attachement addictif à la conduite, chez les aînés, est plus souvent masculin que féminin. Les points de vue sur le maintien au volant varient avec les situations. "En milieu rural, il semble exister une plus grande empathie qu'en milieu urbain avec les gens âgés souffrant de devoir renoncer à conduire", signale Catherine Espinasse. A la campagne, la cessation de la conduite a pour synonyme le repli sur soi, l'antichambre d'une mort annoncée. Mais il faut distinguer cessation de la conduite et deuil de l'objet-voiture. Souvent, l'espoir de pouvoir reconduire se maintient. Mais, "garder la voiture du mari décédé ou du mari en incapacité de l'utiliser apparaît aussi pour les femmes âgées n'ayant jamais conduit, comme une manière d'atténuer la perte de leur conjoint dont elles garderaient ainsi l'objet le plus précieux". La voiture, la dernière surtout, est porteuse d'une valeur patrimoniale, d'une charge affective résultant du soin qui lui a été octroyé et de la mémoire des voyages et événements qu'elle porte. Cet investissement affectif est surtout masculin. Les femmes âgées se fichent de circuler dans une auto cabossée. Mais, la voiture emblématique, celle qui condense la mémoire du couple, ne peut pas être mise en vente comme une occasion ordinaire. Elle se doit d'être transmise à un membre de la famille, ou à un proche de confiance, si possible, puisqu'elle représente un héritage symbolique. Le souci d'indépendance des boomers Les conducteurs n'anticipent que rarement leur futur d'automobiliste vieillissant, surtout les boomers. Ils redoutent de ne pas être aidés, plus tard, par leurs enfants. Ils redoutent aussi de se retrouver impotents. Parfois, ils préfèreraient partir avant que la dépendance ne survienne. Plus que la génération antérieure, ils ont le souci de leur indépendance. Ils ne veulent pas déranger plus tard : "Je ne veux pas emmerder mes enfants ! Je sais ce que c'est qu'une charge lourde !" Décider d'aller habiter en ville peut apparaître comme un palliatif, surtout dans la perspective où une femme deviendrait veuve. A la campagne, les femmes ne sont pas sans envisager l'achat d'une "voiturette". Pouvoir reconduire après un accident de santé leur apparaît comme le recouvrement de la liberté. La partie de l'étude concernant les plus âgés montre bien que la voiture est associée à de multiples connotations signifiant la liberté : tourisme, vacances, voyages, sécurité, évasion, notamment chez les femmes. Les femmes de 80 ans aujourd'hui ont souvent passé leur permis de conduire plus tard que les hommes, autour de quarante ans. Résultat, sur une vie, leur durée de conduite est moindre que celle des hommes : moins de quarante ans contre plus de cinquante. Une déprise malaisée pour les auto-dépendants ! Le vocabulaire des hommes montre qu'ils sont plus avertis des contingences de l'usage d'un véhicule : contraventions, difficultés de parking, embouteillages, coût... Les entretiens réalisés assurent que plus la voiture a eu d'importance affective dans leur existence, plus le plaisir de conduire, les notions de liberté et d'autonomie y sont attachées. Avoir accordé, dans sa vie, une importance modérée à l'usage du véhicule dénote un rapport plus utilitaire. Elle cantonne l'engin à sa valeur d'usage en l'absence de transports adaptés. L'importance de la voiture diffère selon le degré d'implication mais aussi selon les périodes de la vie. Elle a été un mode d'expression de leur jeunesse pour les hommes. Elle était un outil d'acheminement des enfants chez le dentiste ou au conservatoire... pour les femmes de la trentaine ou de la quarantaine. Elle est un moyen, pour les femmes de la cinquantaine, de rester autonome après une séparation et d'aider leurs parents. Sur les 21 personnes âgées interrogées, la moitié avouait avoir éprouvé un vrai plaisir de la conduite. L'autre moitié s'était cantonnée à l'utilisation fonctionnelle du véhicule. Huit aînés sur vingt et un sont des conducteurs presque quotidiens et huit des conducteurs occasionnels seulement. Les personnes qui ont arrêté la conduite l'ont fait dans des circonstances parfois brutales (décès du conjoint, changement de résidence, diminution de la fréquence des sorties, problèmes financiers...), parfois progressives (problèmes de santé). Les personnes qui arrêtent le font essentiellement de leur propre chef, beaucoup plus rarement en suivant le conseil d'un tiers, médecin ou proche. Nette différence entre deux générations de seniors Les entretiens révèlent une nette différence entre les deux générations de seniors dans la possession et l'usage de la voiture. Les jeunes seniors ont plus fréquemment deux véhicules. Les femmes de 50-65 ans ont obtenu le permis plus tôt que leur mère. Les 50-65 ans sont préoccupés par la mobilité de leurs aînés. Ils vivent mal le fait de devoir être un jour à charge de la génération suivante mais ils souhaiteraient obtenir une aide du corps médical pour inciter leurs parents à cesser de conduire. Ils apprécieraient la création d'"aides à la mobilité" à côté des aides ménagères. Cette fresque montre que l'arrêt de la conduite ne peut être simplement considéré comme une décision rationnelle et technique compte tenu de ses implications. La génération des boomers commencera d'ici une dizaine d'année à être confrontée à son propre vieillissement. Elle représente une cohorte beaucoup plus nombreuse que la précédente. Elle est davantage éprise d'autonomie. Il conviendra donc que les collectivités territoriales prennent en compte ces différents paramètres. Elles devront développer l'accessibilité des transports publics, souvent vécus par les aînés comme non ergonomiques (marches trop hautes, sièges inaccessibles, freinages brusques...). Elles auront aussi à aménager les gares et métros, avec ascenseurs et escalators. La construction de voitures plus adaptées aux besoins d'une génération est aussi à envisager. Mais, attention, elle rejette les produits orthopédiques, pas le confort ni la fonctionnalité. Les collectivités et les institutions, les entreprises de services à la personne auront aussi à développer le concept d'"aidants à la mobilité". Mais, ceci ne les dispensera pas de promouvoir la vie associative afin d'éviter l'isolement des aînés en particulier en zone rurale. Contact presse :
Jean-Yves Ruaux
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