|
Débat Silverlife
Vers une individualisation de la politique sociale à l'égard des personnes âgées
Mis en ligne le 14/04/2008
Quarante ans après le rapport Laroque, qui préconisait l'institution d'une politique de la vieillesse, celle-ci émerge en qualité de corps social. Mais, avec la libération progressive des composantes de la société française, dont les femmes, les handicapés, les personnes âgées, on va à la fois vers une individualisation des solidarités et une évolution du rôle d'organisateur des politiques sociales de la collectivité. Par ailleurs, Silverlife organisera un déjeuner-débat sur "Hôpital, les métiers de la gériatrie", le mercredi 23 avril.
40 ans après la création de la Fondation nationale de gérontologie et le rapport Laroque, quelles sont les problématiques de la protection sociale et de la vieillesse ? Telles sont les questions auxquelles devait répondre Geneviève Laroque, présidente de la Fondation nationale de gérontologie, lors d'un récent déjeuner professionnel de Silverlife Institute. 1983 : la politique vieillesse confiée aux conseils généraux C'est par l'histoire, pour elle, que l'on comprend le mieux l'évolution des problématiques. Au début des années 80, apparaît un secrétariat aux personnes âgées. Ensuite, sont créés les Siad et les premiers Clic. En 1983, la loi sur la décentralisation confie la responsabilité de la politique sociale bénéficiant aux personnes âgées aux conseils généraux. Créée en 2002, l'Apa, qui ne prévoit pas de recours sur succession contrairement aux dispositions précédentes (PSD...), a franchi depuis le million de bénéficiaires. Le CNSA dispose d'un budget de 15 milliards d'euros, dont 11,5 milliards sont dévolus aux personnes âgées. "On vit une révolution avec la perspective de l'institution d'un cinquième risque social et à nouveau la perspective d'une décentralisation de l'action et des fonds, prévus par M. Bertrand et Mme Bachelot", résume Gilles Duthil, le président de Silverlife, en ouverture. Geneviève Laroque juge que 40 ans représentent une période trop courte pour produire une réflexion sur l'évolution de la politique vieillesse. Trois libérations successives "Il n'y a eu apparition d'une politique vieillesse qu'à partir du moment où on l'a dissociée de la pauvreté et de l'infirmité. Le vieux riche et puissant n'était pas perçu comme vieux. La vieillesse visible était celle des pauvres, et notamment des vieilles femmes dont on se moquait. Depuis le début du 19e siècle, il existe une tendance longue qui aboutit à la politique actuelle. On a progressivement dissocié pauvreté et vieillesse. Mais les lois du 19e siècle associent vieillards et grands infirmes. C'est ce que l'on retrouve avec le CNSA. Il ne s'agit pas d'un retour en arrière mais d'une marche en avant appuyée sur la révolution de la longévité. La France compte un tiers de plus de 50 ans et dans vingt ans, de plus de 60 ans. Il s'agit donc d'une société radicalement différente des précédentes." Cette société est marquée par trois libérations successives. Celle des femmes d'abord, "par leur accession à une profession et à une indépendance personnelle et intime par la maîtrise de leur fécondité due aux progrès médicaux". Ensuite, vient celle des vieux "grâce à la montée en charge des régimes de retraite" et "à un retard dans la survenue des infirmités de la vieillesse, due à la fois aux progrès médicaux et à ceux du mode et du niveau de vie". Les femmes sont libérées par les salaires, les vieux par les systèmes de retraites. Les premiers datent des patrons philanthropes. Mais ils se sont épanouis en 1945. La libération des handicapés est intervenue du fait des lois de 2002 et 2005. Ces libérations sont le fruit de mouvements philosophiques qui ont permis aux personnes d'être reconnues comme uniques. La révolution des solidarités Les femmes, les vieux, les handicapés ont ainsi gagné le droit d'exister individuellement, mais ce droit se paie par la multiplication des situations de solitude et d'isolement. L'équilibre est délicat entre l'individualisme positif qui favorise l'épanouissement et son pan négatif, qui peut signifier abandon. L'évolution des deux derniers siècles a conduit à la révision de la solidarité, appuyée traditionnellement sur les groupes de base que sont la famille, les églises et les groupements professionnels. La Révolution a voté les lois qui ont affranchi les citoyens des groupes professionnels, des églises, des corporations. Contradiction entre respect de l'individualité et solidarités publiques Ainsi, aura-t-il fallu près de cent ans au syndicalisme et aux associations pour retrouver droit de cité. Avec l'Apa, notamment, se développent des solidarités actives avec la collectivité publique. Celles-ci ne peuvent être les mêmes pour des personnes lourdement atteintes et les autres. On ne peut négliger l'existence d'un groupe de type familial autour des aidants. On doit affronter la contradiction entre individualité et solution collective, entre solidarité publique et souhaits d'une individualité soucieuse de son indépendance. Ceci amène vers des systèmes de protection sociale de type anglo-saxon. Dans ces systèmes, on a une voiture balai pour les plus pauvres et un maximum d'autonomie pour les moins pauvres, les obligeant à être eux-mêmes prévoyants. Dans les systèmes solidaires, on accepte l'intervention collective et un type de retraite par répartition comme Bismarck l'avait instauré en faveur des plus de 65 ans. Répartition franco-germanique contre protection anglo-saxonne des plus faibles. Le système français est un héritage de Bismarck plus que de l'Anglais Beveridge. Le système scandinave consiste en la remise de l'exercice des solidarités à la sphère publique. Il faudra demain réaliser une combinaison des solidarités individuelles de type prévoyance et des solidarités publiques à caractère contributif. Des conceptions antagonistes de la vieillesse Ces différences de conception rejaillissent aussi sur la conception de la vieillesse. Elle peut être vue comme le temps d'un inéluctable affaiblissement pouvant conduire aux dépendances lourdes ou le temps d'un affaiblissement compensable par l'amélioration de son environnement par la domotique, les ascenseurs... On peut considérer que l'on a affaire à des personnes fragilisées avant d'être vieilles si nous voulons continuer. Tendance observée depuis deux cents ans qui mène à l'autonomisation, au développement de l'indépendance des individus, à la contractualisation des rapports entre individus et système institutionnel. Un individualisme intelligent, épaulé de nouvelles formes de solidarités, peut être institué selon une formule du type "à chacun selon ses possibilités et ses besoins, à chacun selon ses capacités et ses moyens", sans en arriver à une assistance débilitante ou aboutir à un abandon par la société. Les Ardennes, un laboratoire vivant du maintien à domicile Après les propos de Geneviève Laroque, le Dr Moreaux, responsable handicap et vieillissement au conseil général des Ardennes, illustre l'un des concepts en vigueur dans le domaine des solidarités publiques. Les Ardennes comptent 290 000 habitants, avec une fuite importante de population. Le chômage est à 10%. Les difficultés économiques importantes. Le conseil général consacre 360 millions d'euros à la solidarité sociale. Le département a mis en œuvre un schéma conjoint personnes handicapées et personnes âgées. Le département a fait le choix atypique d'embaucher une équipe importante pour la mise en place de l'Apa, de travailleurs médico-sociaux qui vont à domicile pour l'évaluation de la situation avec l'infirmière afin d'établir avec elle le plan d'aide. Par contre, les Ardennes ont un taux d'équipement en lits inférieur au niveau national. 26 000 personnes sont suivies à domicile, mais peu en établissements. Il s'agit de maintenir la personne à domicile le plus longtemps possible en mettant autour d'elle un réseau de professionnels, allant jusqu'au pharmacien de village avec un cahier de liaison. Le conseil général, qui veut fédérer toutes les initiatives, a aussi visé à ce qu'une coordination sans faille s'exerce entre les hôpitaux et le domicile, afin qu'une sortie ne se fasse pas un vendredi soir sans relais ! Coordination et consensus Tous ces choix ne peuvent fonctionner sans une coordination importante, ni un consensus entre les professionnels. Avec une concertation forte, une personne peut demeurer à son domicile, même avec des problèmes de toilette. Le conseil général a donc pris en charge un rôle d'organisateur des solidarités au bénéfice des personnes âgées en perte d'autonomie. Il travaille avec la Caisse régionale d'assurance maladie pour la prestation retour à domicile, et avec les établissements. Un site Internet affichant leur disponibilités, les compétences réunies, en temps réel, va être mis en place. Le Dr Moreaux a ainsi décliné les volets d'une solidarité qui fait du conseil général un coordinateur, un gestionnaire des solidarités possibles au cœur d'une économie réelle et dans le cadre d'un budget limité. Ceci s'appuie encore sur un travail en coopération avec les Clic. L'option prise est celle du maintien le plus long possible à domicile. Les durées de séjour en établissement sont en effet en moyenne de 18 mois, contre 30 mois au plan national. Et ce concept gouverne même l'organisation du management des établissements qui sont vus non seulement comme un hébergement mais aussi un lieu de formation professionnelle et de soutien aux aidants familiaux. Reste à concrétiser les choix gouvernant la politique départementale face à l'Alzheimer qui seront à nouveaux guidés par une conception réfléchie, et non une politique au fil de l'eau. Poser la question "40 ans après le rapport Laroque, quels nouveaux équilibres, entre sanitaire et social ?", c'est poser la question du sens des solidarités, de leur organisation, de l'action menée. L'hôpital n'est plus vu comme un lieu de technicité mais comme un outil. Allié à d'autres institutions et prestations, il est au service de la santé désormais définie comme "bien-être". La vieillesse n'est pas une pathologie. Laisser la personne à son domicile évite de médicaliser abusivement son grand âge. La France se découvre aujourd'hui avec deux âges de la retraite, voire trois à mesure de l'avancée démographique. Les années cinquante avaient permis d'identifier l'existence sociale des cadres, les années soixante, celle des retraités. Les années 2000 ont vu l'émergence de la vieillesse comme corps social, avec l'organisation progressive de sa prise en charge. Reste que l'offre culturelle à destination du grand âge doit aujourd'hui être adaptée et renouvelée par rapport aux clubs ruraux existants dont les effectifs vieillissent et l'attractivité diminue. Ils risquent de ne plus pouvoir jouer le même rôle, alors que de nouvelles générations entreront dans la vieillesse. Toutes les questions relatives à la prise en charge de la vieillesse seront à nouveaux posées lors du petit déjeuner débat que Silverlife organise sur "Hôpital-les métiers de la gériatrie", avec le professeur Claude Jeandel (CHU de Montpellier), le mercredi 23 avril. Renseignements : David Bensadon Tel. 01 58 22 29 55 david.bensadon@silverlife-institute.com www.silverlife-institute.com
Jean-Yves Ruaux
|