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2030 : le papy–crash ?

Ruaux Jean-Yves

2030 : le papy–crash ?

La France devra–t–elle d'ici peu tuer ses vieux pour éviter sa ruine ou une guerre civile ? C'est une des hypothèses qu'interroge le journaliste–universitaire Jean–Yves Ruaux‚ dans "2030 : le papy–crash ?" (Alvik éditions). Car la prise en charge de la dépendance‚ enjeu majeur des années à venir‚ s'annonce moins sous les meilleurs auspices que dans de piteux hospices. Si rien n'est fait‚ si l'économie et les solidarités restent en panne…
Depuis 1999‚ Jean–Yves Ruaux (54 ans) est aussi‚ rédacteur en chef de Seniorscopie.com. L'ouvrage alterne récits d'expériences personnelles (les lecteurs curieux auront notamment l'occasion de découvrir une partie des coulisses de Seniorscopie.com)‚ analyse de documents et portraits d'acteurs incontournables (Noëlle Châtelet‚ Michel Godet‚ Bernard Quintreau… ).
Jean–Yves Ruaux dresse un portrait saisissant de la France senior de 2030. Dès 2015‚ la l'Hexagone comptera nettement plus de plus de 60 ans (une personne sur quatre) que de moins de 20 ans (21%). La fraction de la population active tombera sous la barre des 50%. En 2030‚ un Français sur deux aura plus de 50 ans. Soit 32 millions de seniors‚ dont 4 millions de plus de 80 ans.
Dans l'ensemble des pays développés‚ la force de travail est amenée à diminuer. D'ici 2050‚ elle sera divisée par 2‚5 dans les pays de l'OCDE. "Il n'y aura plus que deux personnes au travail pour une hors circuit économique"‚ contre cinq pour une cinquante ans plus tôt.

 

"La retraite par répartition connaîtra sa bérézina"
Démographie oblige‚ le coût de la dépendance va croître dans les années à venir de façon spectaculaire‚ à côté de celui des retraites et de la Sécu… Sachant qu'aujourd'hui‚ une personne dépendante coûte de 1‚5 fois à 2 fois plus cher à la collectivité qu'une personne du même âge en bonne santé‚ "des arbitrages devront alors être pris entre protection santé‚ dépendance et retraites"‚ si la France veut éviter la banqueroute (p. 96). Et "si les possibilités de financer la dépendance diminuent‚ la réapparition de l'hospice dans le paysage n'est pas exclue‚ avec ses salles immenses gérées sur un mode militaire‚ ses longues rangées de lits et de râles‚ sa population désorientée… " (p.121)
"Faute de croissance‚ faute de réformes socio–économiques appropriées‚ faute de courage politique‚ le régime de retraites par répartition devrait connaître sa bérézina"‚ prévient–il (p.95). La réforme Fillon n'aura pas suffi à relever le défi démographique du papy–boom. Elle fait‚ selon lui‚ partie de ces dispositions (comme les plans "Vieillissement et solidarités" et "Alzheimer") qui répondent à un besoin ponctuel‚ mais sont insuffisantes pour affronter l'évolution démographique. En revanche‚ "elles donnent du répit au gouvernement… "
Résultat‚ les retraités français de 2030 pallient‚ tant bien que mal‚ "les atermoiements‚ les retards de décision‚ le manque de courage de leurs gouvernements successifs. Ils ont placé en épargne‚ en assurance–santé et produits dépendance‚ les billets de croisière que les bonheurs d'une retraite publique avaient assurés à leurs parents‚ avec un honnête insouciance jusqu'à la fin de leurs jours" (p.70).

Le maintien à domicile "insuffisamment réfléchi et organisé"
Dans ce contexte‚ quel futur pour la prise en charge des personnes âgées dépendantes ? Les capacités des établissements d'hébergement ne permettront pas de répondre aux besoins de la déferlante de grands–papy–boomers. Pas plus que le personnel‚ insuffisant‚ lui aussi.
Le maintien à domicile‚ deux à trois fois moins coûteux que l'institutionnalisation‚ devrait donc être favorisé. Mais là aussi le défi à relever est de taille : "Aura–t–on réussi à fidéliser le personnel qui considère le service à la personne comme un pis–aller‚ un emploi–relais en attendant mieux‚ en raison des médiocres rémunérations qu'il offre et de l'émiettement des emplois du temps offerts‚ des distances à parcourir entre deux vacations ?" (p. 74). "Doit–on croire que les salaires et les conditions de travail y auront été suffisamment valorisés pour qu'il puisse recruter davantage ?" (p.119).

Les Français solidaires à mi–temps
Faudra–t–il compter sur le développement des solidarité informelles‚ moins coûteuses pour la collectivité ? Pas vraiment non plus. Les relations familiales deviennent plus complexes‚ du fait du déclin du mariage et de la montée du divorce. Familles éclatées‚ également à cause de l'accroissement de la mobilité professionnelle et l'éloignement géographique des aînés qui en résulte parfois.
Les aidants familiaux seront non seulement moins nombreux‚ mais aussi moins disponibles (les femmes‚ sur lesquelles repose aujourd'hui massivement l'aide informelle aux parents âgés‚ sont de plus en plus nombreuses à exercer une activité professionnelle)‚ plus âgées et plus fatigués. Bref‚ le soutien informel "risque‚ à l'avenir‚ de devenir défaillant".
D'autant que l'état d'esprit des Français face à la dépendance "ne présage pas de conditions favorables à un effort accru de solidarité personnelle" (p. 77). Au lendemain de la canicule de 2003‚ une majorité de Français approuvait l'idée d'une journée de solidarité en faveur des personnes âgées dépendantes (lire à ce sujet l'interview de Jean–Paul Bury‚ rédacteur en chef de Notre Temps‚ parue dans notre édition du 1er septembre 2003). Près de deux ans plus tard‚ une autre majorité se dessinait : celle du refus de cette même journée de solidarité‚ que tentait d'instaurer gauchement le gouvernement Raffarin.
Refus d'une politique gouvernementale – maladroitement instaurée – ou désintéressement de la cause du grand–âge et du handicap ? Selon une enquête du ministère de la Santé publiée en avril 2005 (Cf. notre édition du 9 mai 2005)‚ 45% des Français souhaitent que le risque dépendance soit pris en charge par l'Etat. Interrogés sur un éventuel financement de ce cinquième risque via une cotisation spécifique‚ les sondés sont cependant aussi nombreux à approuver cette idée‚ à condition que cet impôt soit versé "par ceux qui le veulent". Près de 20% des sondés estiment même qu'une telle cotisation ne serait souhaitable qu'à partir d'un certain âge…

Cinq mesures pour éviter un "crash"
Jean–Yves Ruaux‚ annonciateur de l'apocalypse ? Pas vraiment. Il se reconnaîtrait sans doute plus dans la posture de "l'optimiste raisonné"‚ du "catastrophiste éclairé" qui‚ selon le philosophe Jean–Pierre Dupuy‚ dramatise volontairement l'avenir pour l'envisager avec plus de lucidité. Tout est encore possible‚ donc. C'est pourquoi l'auteur esquisse plusieurs raisons de "surseoir au meurtre" des aînés(!)‚ dont certaines risquent de déplaire.
Prévenir les incertitudes de la démographie. "La France de demain peut retrouver des taux de fécondité lui assurant un futur moins sombre que ses voisins"‚ espère–t–il. "Mais elle pourrait aussi affronter des situations sanitaires catastrophiques‚ même au sein de populations jeunes‚ si les inégalités s'accroissent dans la redistribution des richesses et des territoires."
Les décideurs (politiques‚ syndicats‚ entreprises… ) auront notamment à sécuriser les trajectoires professionnelles‚ afin de réenchanter le travail. Exemple à ne pas suivre : l'industrie de main–d'œuvre qui "consomme régulièrement les compétences non recyclées avant de jeter le travailleur usé‚ pressé‚ comme une bouteille en PVC‚ non recyclable‚ facile à écraser‚ moins à réemployer" (p. 51).
Adapter la société au vieillissement de ses consommateurs. Pour l'instant‚ les baby–boomers champions de la consommation restent trop hédonistes pour se projeter dans leur propre vieillissement. "Pourtant‚ les élévateurs domestiques et les tricycles électriques finiront par s'intégrer à l'électroménager de la maison des aînés. Si les fluctuations de revenus leur en laissent les moyens."
Britanniques et Américains ont une longueur d'avance sur les représentations médiatiques de l'âge. Ils tirent déjà un profit commercial du changement de discours sur le vieillissement. "Les seniors ne représentent plus un simple marché : ils sont le marché"‚ estimait récemment le directeur de la publication de CB News‚ Christian Blachas (voir notre édition du 23 mai 2005).
Ré–instaurer la solidarité pour rendre "supportables" les coûts sanitaires et sociaux du vieillissement. Aux "structures hospitalières lourdes"‚ Jean–Yves Ruaux préfère les "réussites de l'économie solidaire"‚ qui reposent sur la vitalité associative. Le développement de ces solidarités‚ moins coûteuse répond aussi à la démographie médicale. La baisse du nombre de praticiens‚ de spécialistes‚ et de professionnels du domaine paramédical‚ l'évolution de la demande‚ appellent‚ selon lui à "concevoir les soins‚ de façon inédite‚ et‚ déjà‚ à repenser la carte sanitaire." (p. 188). Les baby–boomers‚ pivots de la société devront prendre soin à ne pas mettre en péril le monde associatif par leur individualisme.

Reconstruire les solidarités
Eviter la guerre des générations. Une seule solution : reconstruire les solidarités d'une société qui s'est acharnée à les détruire. "Les trentenaires accusent les baby–boomers de ne pas leur avoir transmis de valeurs structurées. Faux finalement‚ L'individualisme‚ le culte de soi et l'appropriation personnelle de l'espace public sont vraisemblablement à mettre à leur actif" (p. 236). Là encore‚ l'incertitude subsiste : "Est–il possible de confier aux baby–boomers de la politique le soin de s'en préoccuper alors qu'ils pensent surtout plan de carrière‚ enrichissement de leur CV et trajectoire personnelle ?" (p. 243)
L'évitement de la guerre des âges passera aussi par la transmission intergénérationnelle du patrimoine financier‚ des savoirs–faire‚ de la culture… "Laisser une trace est devenu un geste individuel ou collectif gratuit ou calculé (… ) Voici un bel exemple contre cette solitude‚ qui efface l'existence dans les maisons de retraite‚ les appartements du sixième étage sans ascenseur‚ ressoude le corps social."
Inciter les baby–boomers à passer le relais. En politique par exemple‚ "L'âge‚ les équipements collectifs‚ la santé‚ le vieillissement‚ le travail sont des enjeux primordiaux. Les politiques renâclent souvent à les prendre à bras–le–corps. Electoralisme oblige. Souci de se maintenir‚ de barrer le chemin aux cadets."
Laisser sa place‚ c'est aussi apprendre à vieillir et l'accepter. "Se refuser au vieillissement est source d'une double frustration‚ puisque la jeunesse‚ la mobilité‚ se sont envolées‚ parce que ce regret pollue le présent et le plaisir qui pourrait en résulter‚ empêche de s'accomplir ce qui pourrait encore naître (… ) Accepter son âge‚ celui de son corps et de ses expériences ne signifie pas entrer dans le renoncement‚ la résignation‚ l'extinction du désir‚ mais mieux se connaître pour profiter de façon plus raffinée de l'existence." (p.353)

Le rôle des trentenaires : repenser la société
Les trentenaires d'aujourd'hui (les quinquas de 2030) pourront–ils seuls être mis à contribution pour continuer à payer la survie de leurs aînés ? Réponse négative. "Une démographie moins favorable risque de les vouer au dénuement"‚ prévient Jean–Yves Ruaux. "Il sera alors difficile de leur demander de financer le versement des pensions‚ en plus de leur propre assurance–santé et les coûts exorbitants de la dépendance de demain."
Une telle hypothèse ne serait d'ailleurs pas impossible. Dès 2003‚ Philip Missfelder le chef de la jeune démocratie allemande suggérait le retour aux béquilles pour les plus de 85 ans‚ plutôt que d'investir dans de coûteuses prothèses de la hanche‚ afin d'assainir les comptes d'une Sécu germanique déjà dans le rouge. En France‚ le mutisme des associations de retraités ne saurait empêcher une telle dérive.
Faudra–t–il donc demain choisir entre opérer un fémur nonagénaire ou guérir un enfant ? Non‚ à condition que les politiques se saisissent sans attendre du problème. "De nombreuses échéances attendent la France et les pays développés. Et des décisions prises dans les prochaines années dépendent le maintien du bien–être de la population comme de l'harmonie sociale."
Les baby–boomers sont donc prévenus. "La catastrophe est déjà là‚ annoncée aux pointes de la courbe démographique que seul un cataclysme pourrait éluder." Les trentenaires aussi : il leur incombe de "penser une société qui adviendra sous peu. Leurs parents aujourd'hui quinquas–sexas seront les grands vieillards‚ pour lesquels il faudra reconstruire les solidarités aujourd'hui dissoutes."
Le papy–crash en 2030 : un prophétie ? Une menace surtout‚ si la révolution socio–économique qu'implique le redressement de la France n'intervient pas.

Benoît Méli

Alvik

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