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Gens de mer‚ gens de rivière en Gironde au XXe siècle
Clarac Patrice
"Gens de mer‚ gens de rivière" (L'Harmattan) rassemble des récits de vie‚ témoignages d'anciens Aquitains tout entiers voués à la Garonne‚ car elle fut leur vie. Entre mer et rivière‚ ces amoureux du port bordelais livrent leur passé‚ leur mémoire‚ leurs émotions. Il fallait conter l'estuaire girondin… Plusieurs constats ont poussé l'Oareil‚ l'Office aquitain de recherches‚ d'études‚ d'information et de liaison sur les problèmes des personnes âgées‚ à entreprendre ce programme de collecte de témoignages. Le patrimoine culturel girondin s'enfouit peu à peu dans le lit déserté de la Garonne au fur et à mesure que le fleuve‚ devenu Gironde‚ génère moins d'activités économiques. Et pourtant l'estuaire girondin peut témoigner de tout un passé‚ d'une mémoire profonde. De nombreux Aquitains ont fait leur vie‚ professionnelle et sociale‚ autour de ce site. Savoir–faire et savoir–vivre y ont été forgés‚ assignant au domaine une véritable identité. Microcosme baigné de traditions régionales voire de mythes fondateurs‚ l'estuaire girondin est malgré tout banalisé par les plus jeunes. Les nouvelles générations occultent les temps d'apogée du fleuve. Seuls les anciens‚ qui en ont fait leur lieu de vie et ont ainsi contribué à le développer‚ lui vouent un respect immuable‚ généré par un fort attachement sentimental. Or une collectivité ayant besoin d'une représentation constante de son passé‚ il devenait urgent de sauvegarder ces "ethnobiographies"‚ d'autant plus que les derniers témoins des cultures professionnelles‚ artisanales‚ du XX siècle sont en train de disparaître. L'Oareil immortalise ainsi ce lieu‚ ces hommes et leurs traditions‚ faisant de Gens de mer‚ gens de rivière une action tant patrimoniale que gérontologique. En effet‚ le projet permet à la fois de révéler une identité maritime‚ ou batelière‚ en voie de disparition‚ et de donner aux anciens de la marine la reconnaissance de leur savoir–faire en en assurant la transmission auprès des nouvelles générations. Perspectives culturelles et sociales se croisent donc pour faire aboutir ce projet de mémoire collective. Donner la parole aux témoins vivants L'ambition particulière de ce travail anthropologique était de donner la parole aux acteurs eux–mêmes. Patrice Clarac classe les témoignages de ces narrateurs de la mer selon leur catégorie socio professionnelle au sein du milieu fluvio–maritime girondin. Un panorama des activités portuaires est ainsi dressé au gré des interventions des pensionnés de la marine. Ces anciens d'Aquitaine‚ hommes et femmes nés entre 1900 et 1940‚ racontent. Leurs voix s'organisent autour de quatre thèmes : la vie maritime de l'estuaire girondin‚ les activités maritimes et sédentaires du service des phares et balises‚ la pêche maritime et fluviale‚ l'activité batelière. Ainsi‚ gardiens de phares‚ femmes de marins‚ gabarriers‚ pêcheurs‚ ouvriers‚ font revivre leur passé‚ révélant des espaces‚ des lieux‚ des pratiques‚ des figures emblématiques‚ tout un territoire patrimonial et ses secrets. Quelle que soit la forme du témoignage‚ séquence biographique à la première personne ou récit indirect de pratiques ou épisodes non vécus mais observés‚ les émotions imprègnent les paroles‚ révélant une histoire chargée d'affects communautaires. Un ancien docker raconte avec beaucoup d'émotions son arrivée et sa formation auprès des plus expérimentés‚ les "maîtres" de son métier aujourd'hui disparu. Mais à l'époque les dockers constituent à eux seuls une véritable communauté portuaire. Ils incarnent l'esprit de la lutte dans les grands conflits sociaux‚ et l'esprit romanesque des quais et des quartiers populaires. Ainsi‚ même si le docker disparaît dans les années 60 à 70‚ il reste une figure emblématique du port qui s'enracine dans la mémoire collective. Sa représentation dans les récits de vie est sentimentale et digne des frasques de l'imaginaire social. Une collecte valorisée par sa mise en perspective Patrice Clarac décrit avec précision ce travail de récollection des mémoires : analyse du phénomène de remémoration et des modes d'expression du souvenir‚ exposition des techniques d'enquête‚ de la démarche de l'enquêteur‚ de son rapport à l'informateur‚ et du processus de transcription des récits de vie. Il explique ainsi par exemple en quoi l'orientation thématique du questionnaire d'enquête prévaut sur l'orientation chronologique‚ dans la mise en ordre de la mémoire : c'est en faisant raconter des souvenirs à l'intérieur de cadres bien définis‚ comme la technique de la pêche à l'esturgeon ou la préparation de recettes culinaires par exemple‚ que l'on obtient le discours le plus lucide et le plus ordonné. La description minutieuse de la démarche‚ du recueil des témoignages à la conception éditoriale‚ permet au lecteur de comprendre le processus de reconstruction du passé‚ et ainsi de mieux remonter le temps au fil des récits et de pénétrer l'univers de ces traditions. Cette analyse élaborée de l'enquête témoigne de la rigueur de la démarche anthropologique entreprise et de l'authenticité de la mémoire collective finalement restituée. Le récit de vie favorise le lien social Enfin Patrice Clarac met en évidence la façon dont la qualité de l'enquête va faire de cette expérience de collecte un véritable bien patrimonial. La mise en lumière du travail d'enquête révèle les différentes fonctions des récits de vie. Elle permet de prendre conscience de leur nécessité. Les aboutissements sont remarquables‚ tant sur le plan gérontologique que patrimonial. La dynamique du souvenir permet de retrouver le passé et provoque en cela de forts retours d'émotions. Ainsi les récits de vie permettent aux personnes âgées d'élucider des épisodes de vie en les revivant‚ et de changer le rapport qu'elles entretiennent avec eux. C'est là une fonction exemplaire et édifiante du récit de vie. En outre‚ un véritable lien social est construit entre l'enquêteur et la personne âgée; son existence sociale s'en trouve revalorisée. De plus‚ la transmission d'un passé par la parole contribue à l'affirmation de l'appartenance à une histoire collective. Ceux qui ont vécu l'incendie du paquebot Atlantique en 1933 ne se lassent pas de raconter l'histoire de leur sauvetage‚ un récit devenu mythe à force d'alimenter les conversations‚ chacun enrichissant les dires de l'autre au gré de sa propre expérience. Les épouses racontent l'aventure avec autant de lyrisme‚ comme si elle était devenue l'histoire de tous. Ce passé commun devient la fierté des familles de marin. En outre‚ le rappel des grandes transformations des pratiques portuaires‚ comme l'apparition du remorqueur à mazout ou du sondeur à ultrasons portatif‚ redonne aux anciens le sentiment d'avoir participé à l'histoire du port bordelais. Il prennent alors conscience du rôle qu'ils ont pu jouer dans le passé. La collecte de témoignages‚ outil de diffusion culturelle L'informateur transmet tout au long de l'enquête des éléments patrimoniaux très riches pour la connaissance des techniques et des conditions de vie matérielles‚ sociales et culturelles. Selon son appartenance sociale et les trajectoires de vie qu'il a suivies‚ les inventaires d'images qu'il rapporte révèlent des renseignements précieux sur les mutations sociales. En effet les récits transmis font apparaître des figures‚ noms‚ lieux dates‚ qui‚ reliés entre eux fixent des représentations sociales. Ces représentations permettent d'enrichir la mémoire de la société actuelle‚ et son bon fonctionnement. Elles constituent un moyen de connaissance qui peut permettre d'organiser et de maîtriser l'environnement‚ ou bien de construire un réalité commune. Injectées dans le corps social‚ ces représentions présentent aussi des fonctions identitaires. Elles permettent d'affirmer l'identité des plus vieux et de réhabiliter les anciens systèmes de valeurs pour mieux en comprendre les mutations. Ainsi les récits sur le rôles des épouses‚ un ancien qui raconte qu'il apprenait à "dormir sur une planche"‚ un autre qui évoque son enfance au travail‚ sur un bateau de pêche‚ constituent des témoignages fondamentaux : ils mettent en lumière des valeurs différentes de celles d'aujourd'hui et révèlent la mutation des modes de vie et de pensée. Enfin‚ ces représentations du passé permettent peut–être aussi de penser des projets d'avenir. Le récit de vie apparaît donc comme un modèle fondateur. Finalement‚ toutes ces paroles‚ transformées en récits‚ appuyées par une série de documents iconographiques et statistiques‚ et réunies dans un ouvrage‚ deviennent de véritables outils de diffusion culturelle. En suscitant ces témoignages‚ le projet de l'Oareil pérennise le passé culturel girondin. L'ambition de construction d'une mémoire collective est bien atteinte : une identité culturelle‚ celle des Girondins de mer et de rivière‚ est réhabilitée.
L'Harmattan‚ 2004
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