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La bonne soupe

Roberts Isabelle et Garrigos Raphaël

La bonne soupe

Dix-huit ans qu'il présente sont journal télévisé de 13 heures, et presque autant qu'il accapare quasiment à lui tout seul les téléspectateurs de la mi-journée. Au total, plus de sept millions de téléspectateurs, chaque jour, regardent Jean-Pierre Pernaut animer son 13 heures de TF1. Ce qui représente plus d'un téléspectateur sur deux dont le poste est allumé à cet horaire. En moins de vingt ans, Pernaut est devenu le champion toutes catégories de la mi-journée, et ce au niveau européen. Le phénomène est tel que Isabelle Roberts et Raphaël Garrigos, tous deux journalistes au service médias de Libération, consacrent une enquête- pamphlet au JT et à son animateur. Dans "La bonne soupe" (éditions Les Arènes), les deux auteurs, racontent l'histoire et dissèquent cette "zone de puissance" publicitaire de la première chaîne.

 

41, 5% de l'audience a plus de 65 ans
"A 13 heures Pernaut est seul : sa rivale directe, Elise Lucet au 13 heures de France 2 lui mordille à peine les orteils", ironisent Roberts et Garrigos. A peine deux millions et demi de téléspectateurs préfèrent France 2 à TF1.
Comment expliquer le succès (quatre Sept d'or en 18 ans alors que le 20 heures de Patrick Poivre d'Arvor n'en a jamais reçu) du 13 heures de la première chaîne ? Jean-Pierre Pernaut a su séduire les seniors en général et les retraités en particulier. "A disséquer la structure d'audience du JT de 13 heures de TF1, le constat est sans appel : il n'y a que des vieux de province devant leur petit écran", notent les journalistes.
C'est peu dire : Exit le mythe de la très consommatrice ménagère de moins de 50 ans, cher à la première chaîne : 41, 5% de l'audience du 13 heures a plus 65 ans. Logiquement, vu l'âge des téléspectateurs, on compte une grande majorité (58, 8%) d'inactifs (chômeurs et retraités). Plus d'un tiers de l'audience vit dans une commune rurale, principalement dans l'Ouest de la France (17, 1% de l'audience).
Le téléspectateur type du JT de 13 heures, est avant tout une téléspectatrice. Car 57% [2] de l'audience de Jean-Pierre Pernaut est constituée de femmes. Ce sont, ironisent Isabelle Roberts et Raphaël Garrigos, des femmes, "pas de la toute première jeunesse, souvent à la retraite, créchant toutes dans des communes rurales de l'Ouest de la France".

Le "13 heures", une machine étudiée
Tout commence en 1987, avec la privatisation de TF1. Quand l'équipe Bouygues, formée autour d'Etienne Mougeotte, arrive à TF1, elle commence à réfléchir à un nouveau 13 heures, qui doit être l'antithèse de ce que fait Yves Mourousi, le prédécesseur de Pernaut. La spécialité de Mourousi, c'est un 13 heures avec de grands directs, une partie magazine ouverte sur la culture au sens large.
Mais la nouvelle équipe n'en veut plus. Et pour arriver au 13 heures tel qu'il existe aujourd'hui, le groupe Bouygues passe la formule Mourousi au microscope. "C'est le service des études de TF1 qui a choisit Pernaut, c'est le service des études de TF1 qui a fait le contenu du journal", raconte (p.170) Jean-Pierre Stucki ancien correspondant à Strasbourg du 13 heures de TF1. "Mougeotte dit que la télé, c'est mi-marketing, mi-doigt mouillé", poursuit-il.
En 1987, la nouvelle équipe de TF1 fait appel aux méthodes marketing pour refonder le 13 heures. Elle travaille avec la Société d'études et de mathématiques appliquées (Sema) avec le cabinet d'études marketing Cofremca ou encore avec le publicitaire Jean-Claude Lioret (Publicis).
Ils passent même le 13 heures de Mourousi à la "moulinette marketing" de l'institut de sondages Démoscopie. "On prend un échantillon représentatif de cinquante personnes. On fait défiler des images, ils appuient quand ça ne leur plaît pas et la courbe monte. Il n'appuient pas quand ça leur plaît et la courbe reste plane", explique Pierre Wiehn (p.74), qui a participé à la "théorisation" du 13 heures. Résultat : "A chaque fois que Mourousi apparaissait, la courbe montait, montait et mettait beaucoup de temps à redescendre."
Outre le nécessaire débarquement de Mourousi, les études déterminent qui regarde le 13 heures : il s'agit principalement de provinciaux qui rentrent chez eux déjeuner. Soucieuse de faire un JT ressemblant à son public, la Une décide donc de parler des régions aux provinciaux, depuis les régions.

En Mai 68, Pernaut redevient un "homme d'ordre"
Pour "passer les plats", Jean-Pierre Pernaut représente le casting idéal. A l'époque, JPP présente le journal de 23 heures, habite sa ville natale, Amiens, prend le train tous les jours pour aller travailler. (Presque) exactement le public que la Une veut cibler.
C'est un des tours de force que réussit TF1 : mettre à la tête du 13 heures, présentateur dont les valeurs sont en adéquation avec ses téléspectateurs. "Pernaut ? C'est la betterave totale" s'amuse (p.83) un ancien camarade de promo JPP à l'Ecole supérieure de journalisme de Lille (ESJ). La betterave, c'est justement l'un des symboles de la Picardie natale de JPP, plébiscitée par 37% des Picards eux-mêmes [1]. Pour ces derniers, Pernaut est d'ailleurs le meilleur d'entre eux (47%) devant Jules Verne (44%) et Jean de La Fontaine (41%).
Baby-boomer Pernaut ? D'après l'état civil (il est né le 8 avril 1950), oui. Mais côté valeurs générationnelles, il correspond plutôt à la génération du Devoir, celle de ses parents. En 1968, pendant les événements de mai, Jean-Pierre a 18 ans et est en première. "En regardant à la télé ce qui se passait un peu partout en France, je suis redevenu un homme d'ordre.", confie-t-il au Parisien. Car jusqu'ici, JPP est plutôt le genre d'élève qui sèche les cours pour aller jouer au baby-foot. "Je ne me suis jamais senti l'âme d'un idéaliste, j'ai toujours été proche de la terre et je me suis certainement dit alors que décidément je n'aimais pas la "chienlit". C'est comme ça que j'ai été élevé : pour gagner sa vie il faut bosser. Et cette année-là, alors que l'agitation était partout, je n'ai pas séché du tout." Ce qui n'empêchera pas le malheureux de rater son bac.

Un bon terrien, éloigné de la vie parisienne
Bref, JPP fait partie des jeunes à part dans cette génération souvent cataloguée "soixante-huitarde". A l'ESJ, il y a d'un côté les libertaires et les maos, de l'autre, les "fils de pharmaciens" ce qui est le cas de Pernaut. Pour ses camarades de l'école, il s'affiche "comme un mec de droite".
En 1975, Pernaut rejoint TF1 à l'éclatement de l'ORTF, où il vivote jusqu'en février 1988 quand il s'installe dans le fauteuil du 13 heures. Il peste à l'idée de rester dans l'ombre de son confrère du 20 heures, Patrick Poivre d'Arvor. Mais en même temps, en "bon terrien", il se défie de la vie parisienne, des strass et des paillettes. Il ne fréquente d'ailleurs pas la vie parisienne, préférant rentrer à Amiens où l'attendent sa femme et ses deux enfants. S'il finit par louer un studio parisien, c'est pour mieux emménager plus tard dans une banlieue tranquille (Rueil-Malmaison, la province aux portes de Paris) avec femme et enfants, où il trouve "une petite maison dans une rue piétonnière avec un jardin où il prend le temps de soigner ses rosiers".
Ce n'est qu'en 2002 qu'il rencontre Nathalie Marquay (miss Alsace 1986, miss France 1987). "Avec Nathalie Marquay à ses côtés, Pernaut, qui se méfiait tant des flashes des photographes devient enfin un people allant jusqu'à poser avec Madame et leurs deux enfants dans Paris Match", notent Isabelle Roberts et Raphaël Garrigos. JPP se met à jouer le jeu de magazines, avant de se prendre "les pieds dans le people", cf. les tribulations conjugales de Nicolas Sarkozy durant l'été 2005 (lire à ce sujet notre édition du 29/08/2005).

Trois chevaux de bataille : l'administration, l'argent, les vieux
Tout en acceptant (parfois à contre-cœur) sa médiatisation, Jean-Pierre Pernaut a su continuer à incarner les valeurs chères à ses téléspectateurs. Car son JT possède "sa propre actualité qu'on ne voit ni ne lit, ni n'entend nulle part ailleurs". Selon Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, l'homme aux quatre Sept d'or a trois chevaux de bataille privilégiés : l'administration, l'argent et les "vieux". "La première, coupable de tous les maux, le deuxième qui manque, les troisièmes, souvent victimes des abus de la première et de l'absence du deuxième, en figures tutélaires de la société rêvée de Jean-Pierre Pernaut".
Résultat hautement positif, tant l'audience du programme est importante et régulière. "Le 13 heures est une zone de puissance de TF1, un des rendez-vous phares de la chaîne aui présente un intérêt certain pour les annonceurs", expliquent (p.127) Valérie Négrier et Ingrid Merle, respectivement directrice et directrice des études de l'agence médias Carat TV, qui ausculte les audiences de la télévision. "L'audience est tellement importante que pour un annonceur ça reste intéressant, car les autres cibles sont tout de même très bien représentées." Les publicités qui entourent les 13 heures ne ciblent d'ailleurs pas spécifiquement les personnes âgées "comme cela peut être le cas sur certaines chaînes à certaines tranches horaires." Pas de publicités vantant les assurances-vie, les baignoire à porte ou la colle pour dentiers, mais des réclames au service de produits alimentaires, hygiène et beauté, de l'automobile, de la banque… Et ce pour des tarifs [3] allant de 31 700 à 33 000 euros pour la pub de trente secondes avant le JT et de 32 000 à 35 500 après.

Voici donc les dix commandements, tirés de "La bonne soupe" qui ont fait le succès du 13 heures de Pernaut, à retenir pour qui désire s'adresser aux 65+ :

Aux aînés la parole tu donneras. "Ils sont encore plus présents dans le 13 heures que les régions l'argent et l'administration : les vieux ! Pas un reportage sans un vieux. Quand le vieux n'est pas le sujet – maisons de retraite, canicule, problèmes de santé divers et variés – le vieux témoigne. Sur la pluie, sur la neige, les inondations, la tempête, le vieux a un avis." (pp.146-147)

Les vieux tu défendras. "Quand il n'est pas l'objet d'une admiration béate, le vieux est une victime pour laquelle il vaut le coup de se battre. Comme ces époux Coquin dont le drame a ému le présentateur au point de dépêcher chez eux une équipe de journalistes le 24 novembre 2003. Pensez-donc, les époux Coquin sont expulsés car leur maison menace de s'effondrer. La faute à l'entrepreneur "malveillant" qui n'a pas mis de ciment entre les pierres. C'est-y pas malheureux… " (p. 148)

Comme le téléspectateur tu commenteras. "Avec ses commentaires d'avant et d'après sujet, Pernaut se met dans la peau du téléspectateur, se fait le miroir des indignations et des réflexions qu'on entend de l'autre côté de l'écran sur le canapé ou au zinc (… ) Il est avec nous, assis à la table de la salle à manger ou sur le canapé du salon. Vient de voir un sujet sur le charbon et parle à la télé comme on le fait tous. Le 27 mars 2002, pendant une ode à l'œuf de Pâques (no comment), une femme appelle de ses vœux la création d'un musée consacré audit œuf de Pâques (no comment, bis). En voilà une idée qu'elle est bonne, s'enthousiasme Jean-Pierre, qui clame dès la fin du sujet : "Et ce serait bien !" Quand un reportage se clôt par une bouteille qu'on débouche et un verre qui se remplit de vin, Pernaut rit et dit "mmm, quel beau bruit… " (23/08/2004)." (pp. 58-59)

La capitale tu fuiras. "C'est une règle d'airain du JT de Jean-Pierre Pernaut et qui souffre peu d'exceptions : TSP, tout sauf Paris. Pas question d'aller, pour illustrer l'actualité sur l'absentéisme à l'école, visiter le lycée tout proche du siège de TF1, à Boulogne, mais direction le collège Erasme, en Alsace. Les primes au mérite pour les fonctionnaires ? Ce sera à Lyon devant le centre des impôts (… ) Une priorité provinciale logique, on l'a compris, les régions, c'est l'angle de Pernaut. Mais souvent la préfecture est elle aussi trop grande pour le JT de 13 heures. Plutôt Pornic que Nantes, plutôt Comps que Nîmes, plutôt Parigny que Saint-Etienne (… ) chaque JT est l'occasion d'un tour de France minutieux, afin de n'oublier aucun des téléspectateurs. Une technique marketing empruntée à la presse quotidienne régionale, qui multiplie les photos de groupe où l'on voit, en brochette, le club de foot, les Aînés ruraux, les champions de bridge et de crapette. Bien sûr, c'est tartignole, mais chaque portraitisé est un abonné potentiel." (pp. 52-54)

Les experts tu banniras. "Dans le 13 heures de Pernaut, les experts institutionnels sont bannis du plateau (qui n'accueille d'invités qu'à de très rares exceptions : Jean-Pierre Raffarin deux fois, Ségolène Royal une fois) aussi bien que des sujets. Le dogme selon Jean-Pierre : "Quand le gouvernement prend une mesure sur l'emploi je préfère entendre des gens m'expliquant, dans leur vie, ce que ça va changer, plutôt que les ministres me disant ce que ça va changer dans la vie des gens." L'expert est donc l'usager, celui qu'on trouve dans la "vraie" vie, et donc le plus souvent en régions. Le 23 août 2005, une coulée de boue menace un village de Haute-Savoie. Le journaliste a choisi son témoin. Une habitante, qui est formelle : "J'ai rien vu, j'ai rien entendu mais on nous a dit : faut pas rester dans les maisons." (… ) Ce qui est pratique avec les experts de Pernaut : on leur fait dire ce qu'on veut." (pp. 42-47)

A la modernité, la tradition et le passé tu préfèreras. "C'est en région que l'on trouve le héros de Pernaut, celui qui alimente son treize heures depuis dix-huit ans : le garant de la tradition. Il flaire les pièges de la vie moderne et ne s'y laisse pas enfermer. C'est lui le dernier savetier de Trifouilli-les-Oies (… ) Bref le Français idéal de Pernaut, c'est un vieux qui vit en région… " (pp. 35-36)
"Dans la morale pernautienne, même si le présentateur n'emploie jamais exactement cette formule, le "mieux avant" occupe une place prépondérante : c'est la période étalon, celle à laquelle se mesurent tous les événements d'aujourd'hui. Et aujourd'hui tient rarement la comparaison face à la grandeur d'hier. La preuve ? Comme le dit un homme dans un reportage sur les inondations de la Vilaine (28/01/2004) : "Plus ça va, plus c'est pire." " (pp.194-195)

Des vieux exemplaires tu parleras. "Le vieux, s'il est victime n'en est pas moins exemplaire. Non seulement il a la lourde tâche de transmettre la tradition – notamment les recettes de cuisine "de nos grands-mères" : soupe, crêpes, cassoulets, riz au lait, far breton… – mais il doit aussi tenir le rôle de héros du JT de 13 heures, celui qui donne l'exemple en dispensant la bonne parole ou en enseignant les bonnes manières." (p. 149)

La poésie tu utiliseras. "Pratique inédite dans un journal télévisé : la poésie des commentaires. Certes, la poésie chez Pernaut tient plus du calendrier de La Poste que de Baudelaire. Mais elle est bien là : dans l'utilisation fréquente des si cocasses gentilés des habitants d'une ville (les "Millavois", ça a quand même une autre gueule que "les habitants de Millau"), dans le recours systématique aux "printemps" d'un vieux qui n'a jamais 83 ans mais 83 printemps… (… ) Si l'on n'est pas poète, on peut alors se rabattre sur l'art du dicton, très en vogue chez Pernaut." (pp. 50-52)

La culture senior tu encenseras. "Les rares sujets culturels du 13 heures sont aussi de la culture de vieux : Frank Michael, idole des maisons de retraite, Michel Galabru, Laurent Gerra, la dernière revue d'Holiday on Ice. Autant de vedettes qui ont rarement l'honneur d'un JT. Comme fin août 2004, Rika Zaraï en tournée. Encore une fois il est question de transmission : "A côté des jeunes, qui découvrent la chanteuse, il y a les aînés, qui la connaissent bien"." (pp. 149-150)

En francs tu parleras. "(… ) Le 5 septembre 2005, Pernaut ne lâche toujours pas l'affaire, il a même un scoop : le litre de super vient d'atteindre 1, 50 euro. "Dix francs", précise-t-il pour bien enfoncer le clou, et on sent bien qu'il se retient de ne pas convertir en anciens francs." (p. 146)

Benoît Méli

[1] Chiffres Médiamétrie-Médiamat, concernant les téléspectateurs de 15 ans et plus, sur la période du 30 août 2004 au 1er décembre 2005.
[2] Sondage CSA-France 3-Le courrier Picard, réalisé les 3 et 4 mars 2004 auprès de 1001 Picards âgées de 18 ans et plus.
[3] Tarifs de la semaine du 5 au 11 décembre.

Les Arènes


 


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