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La touche étoile
Groult Benoîte
Le match Benoîte Groult‚ 86 ans‚ ("La Touche Etoile"‚ Grasset)‚ Alix Girod de l'Ain‚ 41 ans‚ (Sainte Futile) organisé par Lire (mai 2006) se solde par un net avantage à l'aînée. Verdict d'Olivier Stroh : "Les combats de la première ont peut-être permis à la seconde de pouvoir publier ses articles et ses romans". On ne saurait mieux dire. "La Touche Etoile" – best seller du moment et premier de tous les classements - n'est pas un essai sur la vieillesse‚ mais un compte rendu éclairé de ses effets sur soi-même‚ son entourage‚ sa descendance‚ les gestes de la vie‚ les attitudes. Ce roman-essai illustre aussi‚ de façon malicieuse‚ les relations à l'univers domestique (la morgue imbécile des vendeurs d'électronique à l'égard de la demande d'une vieille dame voulant acheter un ordinateur‚ l'incompréhension du plombier épris de ses plaques programmables à induction… ). "Vieillir est la plus solitaire des navigations" L'avantage de Benoîte Groult sur l'ensemble des sociologues‚ sémiologues‚ journalistes‚ anthropologues‚ c'est qu'elle a déjà fait le voyage. A 86 ans‚ elle porte‚ sur les relations de trois générations de femmes‚ un regard enrichi par son expérience intellectuelle (prof de lettres‚ journaliste‚ essayiste‚ militante) et vitale. Les spécialistes de la jeunesse y sont tous passés‚ les spécialistes de la vieillesse y accèderont‚ sans doute‚ un jour mais écrivent parfois même pour en exorciser l'approche (Simone de Beauvoir‚ "La Vieillesse"‚ 1970). "Vieillir est la plus solitaire des navigations"‚ écrit B. Groult. Les perspectives qu'elle trace ne sont pas inédites mais elles rappellent des données souvent oubliées. Pour leurs petits enfants‚ leurs grands-parents n'ont jamais été jeunes car‚ ils ne les ont jamais vu jeunes. Ils éprouvent donc de vraies difficultés à se les représenter différemment. De la même façon‚ un large flot de références communes leur manque. En revanche‚ le vieillard‚ souvent assimilé à une soustraction (ce que le grand âge ne permet plus de faire)‚ est ici présenté comme une totalité‚ "un feuilleté de vie"‚ comme le dit joliment Bernadette Puijalon. Un vieux monsieur = un galopin à moustaches Son regard est le point d'aboutissement de ses expériences cumulées. Même sa propre fille appelle la vieille dame Mémé. Et Benoîte Groult s'insurge : "Qui se souvient ici bas qu'elle s'appelle Germaine ou Marie-Louise ? Et qu'elle est toujours la petite fille d'autrefois qui flotte dans une peau distendue ? Et‚ qu'est-ce d'ailleurs qu'un vieux monsieur‚ sinon un galopin à moustaches grises qui voudrait toujours et encore jouer à touche-pipi ?" Ne pas s'attendre dans les 280 pages du livre à une version édulcorée des effets de la vieillesse‚ médiatisée par la "scientificité" d'une discipline universitaire. Ne pas s'attendre non plus au tempo nostalgique d'une aînée ayant renoncé à vivre ses désirs et ses passions ou enjolivant les faits que sa mémoire sélectionne (cf "Toutes passions abolies"‚ Vita Sackville-West). "La Touche Etoile" est un roman-essai-autobiographie qui entrecroise les points de vue (neutre) du destin et ceux (subjectifs) d'une mère‚ Alice‚ (octogénaire) et de sa fille‚ Marion‚ sur leurs destins et leurs entourages. Son année de naissance (1920) range Benoîte Groult dans la "génération du devoir" souvent opposée aux baby-boomers de la "génération du miroir". Les historiens soulignent leur force d'engagement‚ leur capacité d'altruisme‚ forgée et entretenue par la discipline d'une éducation éthique modelée par l'Eglise et/ou le Parti (communiste). Mais‚ cette fille d'une famille aisée d'artistes (son père‚ décorateur‚ son oncle‚ le couturier Paul Poiret… ) portée sur la transgression socio-culturelle peut faire figure d'initiatrice. Ne pas oublier les lois sur la contraception (Neuwirth) et l'IVG (Veil) qui purent modifier le comportement sexuel des boomeuses. Elles furent portées par la génération de Benoîte Groult‚ Françoise Giroud‚ Gisèle Halimi‚ Edmonde Charles-Roux‚ aujourd'hui octogénaires ou décédées. Elle rappelle donc la vie sentimentale et sexuelle des jeunes filles des années 40/50‚ avant la contraception‚ la légalisation de l'avortement‚ avant que le préservatif ne soit culturellement admis‚ la peur de tomber enceinte‚ les risques de l'avortement clandestin. Les nouveaux vieillards Elle trace surtout le portrait de gens vieillissant – elle observe ses personnages sur vingt/trente ans de leur vie – dont l'expérience semble totalement indifférente à leurs petits enfants car les désirs ont évolué. Elle esquisse aussi la silhouette de personnes âgées qui ne tiennent pas à se voir assigner une place prédéfinie sans leur assentiment et donc dérangent éventuellement l'ordre éternel des sociétés : "Vos pères avaient pu jouir du respect de leurs descendants‚ parce qu'ils se déguisaient en vieux‚ se cantonnaient dans l'espace qu'on leur assignait et qu'ils laissaient leur place assez vite. Les nouveaux vieillards‚ eux‚ s'aventurent en bataillons de plus en plus serrés sur un territoire bouleversé par les séismes de la science et de la médecine‚ où ils découvrent que c'est parfois merveilleux de survivre‚ à condition de subvertir les codes‚ de brouiller les pistes pour tenter une reconversion. Aujourd'hui‚ avoir la soixantaine consiste essentiellement à vous trouver plus fringants que les autres sexagénaires". La vieillesse n'est pas un état mais un temps D'une certaine façon‚ cette illustration du vieillissement est aussi une découverte des pertes et des richesses de l'âge. Deux des personnages‚ Marion et Maurice‚ ont pu maintenir jusqu'aux confins de la vieillesse un amour surmontant les accrocs que l'un et l'autre ont fait au contrat. Elle a aimé et vu par intermittences un pilote irlandais. Lui voulait être aimé et a collectionné les conquêtes… L'heure vient où ils échangeront les confidences sur leurs passés respectifs‚ comme Benoîte Groult et feu son mari cavaleur‚ le romancier Paul Guimard [1]. La vieillesse n'est pas un état. Comme le montre le livre‚ elle est un temps où se juxtaposent et se succèdent plusieurs états‚ avec profits et pertes : "Vieillir est le sort commun‚ on le sait. Vaguement. Chacun s'estime informé mais‚ le concept reste abstrait et cette conscience du destin collectif de l'espèce ne prépare nullement à l'expérience solitaire de SA vieillesse et de SA mort". L'auteur porte donc un regard sur la consommation‚ les relations‚ les déplacements que module le prisme de l'âge. Marion‚(sa fille) : "Je jurerais qu'Adrien n'a jamais pris soin d'un clitoris. Ca me rassure de la croire. La vie sexuelle de nos parents est opaque et mystérieuse et doit le rester pour qu'ils puissent occuper toute la place‚ irremplaçable de père et de mère." Alice‚ la mère affronte les déboires du métro parisien trop rarement adapté à l'âge ou au handicap : "Je suis insoupçonnable en terrain plat. C'est en descendant l'escalier que je deviens septuagénaire". La "touche étoile" La verve de l'auteur‚ son goût des aphorismes‚ ne risquent pas‚ toutefois‚ de masquer le message essentiel‚ pour Benoîte Groult‚ que le dernier chapitre condense. La dédicace "En hommage à Mireille Jospin et à Claire Quillot" en donne la teneur qu'explicite la profession de foi de son personnage‚ Alice. Cette octogénaire confirmée et veuve récente‚ "commençait à éprouver de sérieux troubles de la vision qu'une opération de la cataracte avait seulement retardés. Elle avait prévenu (ses enfants) qu'elle ne saurait pas vivre dans la dépendance‚ sans lire‚ sans voir la couleur du ciel et de la mer‚ mais qu'elle refusait de les impliquer dans une décision dont elle se voulait responsable". La "touche étoile" désigne l'instant pour mourir‚ à l'heure de son choix et non en respect du destin ou‚ au terme‚ des efforts médicaux (acharnement thérapeutique‚ soins palliatifs). L'option révélée par ce chapitre est explicitée par de multiples notations : "J'ai trop aimé Xavier et Marion et Maurice d'égale à égaux pour envisager de les voir un jour debout devant ma dépouille‚ prétendue vivante‚ alimentée par gouttes‚ oxygénée par un tube et soulagée par sonde." L'expression de cette volonté contrevient aux principes sacrés‚ notamment catholiques‚ du respect de la vie. En revanche‚ elle risque de représenter une aspiration croissante dans une société où chacun désire moduler de plus en plus souvent son destin à son aune. Il est à noter que la distanciation croissante d'une part grandissante de la population à l'égard des cultes et l'évolution des législations peuvent favoriser une individualisation des comportements face à la mort. Benoîte Groult avait été une militante de la cause des femmes revendiquant le droit à disposer de leur corps. Compte tenu de l'évolution démographique‚ le débat sur la fin de vie et le trépas pourrait occuper une place aussi importante dans la deuxième et la troisième décennie du siècle que les combats féministes des seventies. Le petit dictionnaire personnel de Benoîte Groult Age. "Vient un âge où il est impératif de vivre dans un cadre frais et jeune et surprenant si possible‚ sinon autant s'installer directement dans son urne." Amant. "Doit rester l'AMANT. Seul le mari peut se permettre de perdre ses charmes (modérément). Bien d'autres atouts lui restent." Corps. "Je n'ai jamais eu à me plaindre du corps qui m'est échu. Celui qui s'est mis à sa place- à mon corps défendant – me plaît de moins en moins." Débâcle corporelle (masculine). "De face‚ on voyait que l'énergie et l'arrogance étaient en train de couler et de s'amasser dans son double menton." Départ. "Les défunts ne s'en vont jamais tout seuls : ils vous arrachent des morceaux plus ou moins saignants de vous-même." Jeunesse. "La normalité‚ c'est une jeunesse qui ne précise pas son âge." Lifting. "C'est si beau un cou d'arbuste au lieu d'une vieille serpillière (… )C'est refuser de se laisser emporter comme une feuille morte." Malade. "A partir d'un certain âge‚ on ne tombe pas malade tout seul dans le couple." Mari. "J'ai perdu bien davantage (… ) que ce cher emmerdeur auquel j'avais tant à reprocher. J'ai perdu ce que personne ne sera plus pour moi : mon contemporain. Parents. "La mort des parents ne devient définitive que le jour où leurs enfants ne sont plus là pour les évoquer." Ranger. "A nos âges‚ ranger signifie jeter. Je mets à la poubelle les strates de mon existence morte‚ des dossiers… " Jean-Yves Ruaux [1] Confidence publiée par Pascale Nivelle dans Libération‚ le 23 mars 2006.
Grasset
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