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Mesdames, Souriez

Nelson Jessica L.

Mesdames, Souriez

Les scénaristes en panne d'idées neuves ont toujours un vieux truc pour provoquer l'inattendu, écrire une histoire inédite : obliger à la confrontation des personnages que tout oppose, éloigne. Des pièces (Feydeau), "Huis Clos" (Sartre), des romans, ("Le silence de la mer"… ), des films ("Greencard"… ) sont inspirés de ce principe. La critique Jessica L. Nelson (Magazine Littéraire, Vol de nuit) le reprend pour son premier récit. Il est intitulé "Mesdames, Souriez" (Fayard).
Une étudiante-photographe, qui garde toujours son numérique à portée de mains, et une très vieille dame sont tenues par un testament de cohabiter dans un trois pièces parisien. L'une y vit depuis longtemps, avec ses tapis mités, son vieux chien, son aide à domicile, les visites irrégulières d'un amant fané et clandestin, son histoire, ses frustrations, ses odeurs, ses fadeurs. L'autre y emménage avec les bruits de la jeunesse, son assurance, son crédit-vie, son besoin de courants d'air, de visites furtives, de soirées mouvementées, de retours à l'aube, de conciliabules au téléphone, de provocation innocente.
L'été caniculaire et la montée en température jusqu'au 11 août 2003 mèneront leur confrontation à son paroxysme. Haine intime, rapprochement, identification, douloureux apprentissages mutuels.
La cristallisation de leur affrontement autour de leurs différences de mentalité (insouciance contre poids des conventions), de leurs territoires (à quels moment user du salon ?), de leurs modes de vie, fait du roman, un document. La vieille dame n'est pas une "Tatie Danielle", la jeune fille n'est pas une sainte. Juste des êtres vivants. L'une et l'autre sont des êtres dont les gestes, les questions, les attitudes sont souvent dictés par leur histoire intime (un sentiment de bâtardise, la rage de ne plus pouvoir s'engager dans l'action… ), leur appartenance générationnelle (génération 80 contre génération du devoir).
Comme dans une pièce de Feydeau ou un film hollywoodien, les conventions de départ, l'abyme qui sépare les deux femmes : 21 ans/90 ans, une vie en fleur/des difficultés ambulatoires, la participation à la résistance/l'histoire découverte dans les livres, donne ses contrastes au tableau.
Visites croisées et cachées du petit copain et du vieil ami, frilosité sénile et goût juvénile pour les fenêtres ouvertes, culte anxieux d'un corps à peine mûr et délabrement des chairs, artiste-photographe faisant son miel de chaque instant/femme usée aux journées vides… Toutes les facettes d'une cohabitation sont visitées d'une plume acide et documentée.
Il faudra la terrible débâcle du corps, une toilette dramatique pour que les deux femmes s'approchent, se touchent, perçoivent leur identité et leurs proximités inédites.
Le sociologue du quotidien et des espaces intimes pourra consigner la multitude des points auxquels une relation s'ancre. La topographie de l'appartement en fait le lieu des frictions, des circulations, des usages, éclairant les écarts de mentalités : viol de l'espace de l'autre, question du chien d'appartement, utilisation de la télévision, du salon et de la cuisine, partage du réfrigérateur, goût divergents sur la décoration et l'ameublement…
La découverte quotidienne des manifestations de la grande vieillesse (chutes, déplacements limités, perte de contrôle de soi, faiblesses… ) est source de questionnement pour la jeunesse.
Le roman ne diffuse pas une image angélique de la coexistence de la jeunette et de la très vieille dame.
Pour introduire son petit ami, la narratrice clôt la chambre de sa colocataire "afin de lui épargner l'odeur et les couches, la vision de la canne et du Lego de boites de médicaments sur la commode, ainsi que celle des crucifix au-dessus du lit étroit".
Le récit construit seulement une géographie de la trivialité des relations inter-âges débarrassées de toute mythologie, idéalisation ou compassion obligée. Mais, les stéréotypes surmontés, sans élan de tendresse, deux femmes découvrent leur réalité et leurs faiblesses respectives. Elles constatent à mots pudiques, gestes surtout, leur besoin de relations. Elles ne se masquent pas que leur complémentarité doit plus à un altruisme contingent qu'à la transcendance marquant l'amour de l'autre. Paradoxalement, il y a là, une conclusion rassurante. Une relation, une compassion réelle, peuvent s'établir sans élan métaphysique.
Mais, encore faudrait-il que les tâches des personnels d'aide à domicile et de maisons de retraite leur laissent le temps nécessaire pour prendre l'autre, son histoire, son visage, en considération.

 

Jean-Yves Ruaux

Fayard

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